Quiconque arrive à Strasbourg la voit avant tout le reste: une flèche ajourée, rose au soleil et presque grise sous la pluie, qui s’élève à cent quarante-deux mètres au-dessus de la place. Achevée en 1439, elle a fait de Notre-Dame de Strasbourg l’édifice le plus haut du monde jusqu’en 1874, date à laquelle l’église Saint-Nicolas de Hambourg la dépassa. Cathédrale d’une ville libre d’Empire, protestante pendant un siècle et demi, française depuis 1681, elle porte dans sa pierre des Vosges les traces de toutes les souverainetés qui se sont succédé sur l’Alsace.
Un chantier de quatre siècles
L’édifice actuel remplace une cathédrale carolingienne détruite par un incendie. En 1015, l’évêque Werner de Habsbourg pose la première pierre d’une basilique romane dont la crypte subsiste sous le chœur. Le chantier gothique commence vers 1176 par le chœur et le transept, encore marqués par l’art roman rhénan, puis par la nef, élevée entre 1240 et 1275 dans le style gothique rayonnant des cathédrales d’Île-de-France que les maîtres d’œuvre strasbourgeois avaient étudié. Dans le transept sud, le pilier des Anges, réalisé vers 1230, montre des figures du Jugement dernier d’une élégance rare.
En 1277, l’architecte Erwin von Steinbach entreprend la façade occidentale. Il conçoit une paroi de pierre doublée d’un réseau d’arcades et de fines colonnettes détachées du mur, une « harpe de pierre » qui filtre la lumière et donne à la façade sa profondeur. La grande rose, de quinze mètres de diamètre, est achevée peu après sa mort en 1318. Les tours sont montées jusqu’à la plateforme, à soixante-six mètres, en 1365; la ville, qui a pris en main le chantier par l’intermédiaire de sa fondation de l’Œuvre Notre-Dame, décide de ne construire qu’une seule tour, au nord.
Ulrich d’Ensingen élève cet octogone entre 1399 et 1419, puis Johannes Hültz, venu de Cologne, dessine la flèche proprement dite, pyramide ajourée montée sur des escaliers en spirale. Elle est achevée en 1439. La cathédrale n’aura jamais sa seconde tour, et cette asymétrie, qui choqua certains puristes, est devenue sa signature.
La façade est aussi un livre de pierre. Le portail central raconte la Passion dans son tympan ; le portail de droite oppose les Vierges sages aux Vierges folles, séduites par un Tentateur élégant dont le dos grouille de crapauds et de serpents ; celui de gauche montre les Vertus terrassant les Vices. Ces sculptures des années 1280-1300 sont l’un des sommets de l’art gothique rhénan ; beaucoup de figures visibles aujourd’hui sont des copies, les originaux ayant été mis à l’abri après la Révolution, qui en avait brisé plus de deux cents.
La pierre des Vosges
La couleur de l’édifice vient du grès rose extrait dans les Vosges du Nord, notamment aux carrières de Wasselonne et, plus tard, de Niederhaslach. Cette roche tendre au moment de l’extraction, et qui durcit à l’air, se prête à la sculpture la plus fine; c’est ce qui a permis les dentelles de la façade et les milliers de statues. Elle a aussi un défaut: elle s’érode, se délite sous l’effet du gel et noircit avec la pollution. Depuis le Moyen Âge, la fondation de l’Œuvre Notre-Dame, qui existe toujours, entretient un atelier de tailleurs de pierre chargé de remplacer, pièce par pièce, les éléments dégradés. Le musée qui porte son nom, à côté de la cathédrale, conserve les statues originales déposées et des dessins d’architecture médiévaux exceptionnels, dont les plans de la façade.

Prodige du gigantesque et du délicat.
Victor Hugo, à propos de la cathédrale de Strasbourg, lettre de 1839
L’horloge astronomique
Dans le transept sud se dresse l’un des monuments les plus visités de la ville. Une première horloge, dite des Trois Rois, y avait été installée vers 1354. Une seconde, conçue par le mathématicien Conrad Dasypodius et construite par les horlogers Habrecht entre 1547 et 1574, est celle dont le buffet peint subsiste. Arrêtée depuis 1788, elle est entièrement remise en mouvement par Jean-Baptiste Schwilgué, autodidacte strasbourgeois, qui installe entre 1838 et 1842 un mécanisme nouveau, capable de calculer la date de Pâques, les phases de la lune, les positions des planètes et les équinoxes. Chaque jour à midi trente, les automates s’animent: les âges de la vie défilent devant la Mort, et les apôtres passent devant le Christ tandis qu’un coq chante trois fois. Le spectacle est une leçon d’astronomie autant qu’un rappel de la brièveté de l’existence.
Les vitraux, cachés puis rendus
La cathédrale conserve l’un des plus grands ensembles de vitraux médiévaux d’Europe, du XIIe au XIVe siècle : les empereurs du Saint-Empire alignés dans le bas-côté nord, la vie du Christ au sud, la grande rose et ses gerbes de blé. En 1939, ces verrières sont démontées et cachées au château de Hautefort, en Périgord. L’occupant allemand les transfère dans une mine de sel de Heilbronn, où les officiers américains chargés des œuvres d’art les retrouvent en 1945. Remontées en 1946, elles reçoivent en 1956 un complément moderne : le vitrail d’axe du chœur, dessiné par Max Ingrand et offert par le Conseil de l’Europe, installé dans la ville.
Entre deux mondes
Strasbourg adopte la Réforme en 1529; la cathédrale devient temple luthérien, et ses autels sont retirés, jusqu’à ce que Louis XIV, ayant annexé la ville en 1681, la rende au culte catholique. La Révolution manque de lui coûter sa flèche: en 1794, des membres du club jacobin proposent de l’abattre, parce qu’elle offense l’égalité; on la coiffe finalement d’un immense bonnet phrygien en fer-blanc, ce qui la sauve. Le monument survit encore au bombardement prussien de 1870, qui touche la toiture et la croisée, et aux combats de 1944. Ces alternances de souveraineté, racontées dans notre article sur l’Alsace, expliquent l’inscription de la Grande Île de Strasbourg, autour de la cathédrale, au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1988, complétée en 2017 par la Neustadt allemande.
Le bâtiment attire aujourd’hui plus de quatre millions de visiteurs par an. Les plus courageux gravissent les trois cent trente marches jusqu’à la plateforme, d’où la vue porte jusqu’à la Forêt-Noire et, par temps clair, aux Vosges. Depuis 2021, la place de la cathédrale accueille chaque été des projections lumineuses sur la façade, dans une tradition qui renouvelle celle des fêtes médiévales. Pour prolonger la lecture, on comparera cette flèche unique au clocher achevé au XIXe siècle sur le Mont-Saint-Michel, et l’on parcourra la rubrique Villes et architecture; l’article consacré à Aix-la-Chapelle permet de remonter aux racines rhénanes de cette architecture.
En 2015, la ville a célébré le millénaire de la première pierre par une année d’expositions et de concerts. Les tailleurs de pierre de l’Œuvre Notre-Dame poursuivent leur travail : leur savoir-faire a été inscrit en 2020 au registre des bonnes pratiques de sauvegarde du patrimoine immatériel de l’UNESCO, avec celui des autres ateliers cathédraux européens.

Repères
- 1015: première pierre de la cathédrale romane par l’évêque Werner.
- 1277: début de la façade occidentale sous Erwin von Steinbach.
- 1439: achèvement de la flèche par Johannes Hültz, 142 mètres.
- 1547-1574: seconde horloge astronomique; 1838-1842: mécanisme de Schwilgué.
- 1988: inscription de la Grande Île de Strasbourg au patrimoine mondial.

