Vue depuis la plaine de l’Aude, la Cité de Carcassonne ressemble à l’image d’Épinal du château fort: une couronne de tours à toits pointus, des courtines crénelées, une silhouette continue qui coiffe la colline. Cette image est à la fois authentique et reconstruite. Les deux enceintes qui enferment la ville haute ont bien été élevées entre l’Antiquité tardive et le XIIIe siècle, mais leur allure actuelle est l’œuvre d’un chantier de restauration mené pendant un demi-siècle, à partir de 1853, par Eugène Viollet-le-Duc et ses successeurs. Comprendre Carcassonne, c’est démêler ces strates.
De l’oppidum à la ville des Trencavel
Le site est occupé dès le VIe siècle avant notre ère. Les Romains y établissent au Ier siècle avant notre ère une agglomération, Carcaso, sur la voie reliant Narbonne à Toulouse, et ce sont des maçons de l’Antiquité tardive, aux IIIe et IVe siècles, qui dressent la première muraille: des tours en fer à cheval, aux parements de petits moellons séparés par des lits de briques, encore visibles au nord de l’enceinte intérieure. Les Wisigoths tiennent la place au Ve siècle et repoussent le roi franc Clovis en 508. Les Arabes l’occupent brièvement au VIIIe siècle, avant que les Francs ne la reprennent.
À partir du XIe siècle, Carcassonne est la capitale d’une vicomté tenue par la famille Trencavel, vassale tantôt du comte de Toulouse, tantôt du roi d’Aragon. Les vicomtes construisent le château comtal, adossé au rempart occidental, et la ville prospère grâce au drap et au commerce. Ils tolèrent aussi, comme leurs voisins, la diffusion du catharisme. C’est ce qui les perd. En août 1209, l’armée de la croisade lancée contre les Albigeois met le siège devant la ville, privée d’eau en plein été. Le jeune vicomte Raymond-Roger Trencavel se rend après deux semaines; il meurt en novembre dans une tour de son propre château, et Simon de Montfort reçoit ses domaines.
Le roi bâtit la seconde enceinte
En 1226, la vicomté passe au domaine royal. Le fils de Raymond-Roger tente de reprendre la Cité en 1240; l’échec de ce siège convainc Louis IX de faire de Carcassonne un verrou de la frontière avec l’Aragon, qui court alors à quelques dizaines de kilomètres au sud. Les habitants du bourg, jugés peu sûrs, sont expulsés et autorisés en 1260 à fonder sur l’autre rive de l’Aude une ville neuve au plan en damier, la Bastide Saint-Louis, qui deviendra la ville basse. Sur la colline, les ingénieurs royaux élèvent une seconde enceinte, plus basse, à l’extérieur de la première, et reconstruisent une bonne partie de celle-ci sous Philippe III le Hardi, dans les années 1280.
Le dispositif est alors le plus abouti de son temps. Entre les deux murailles s’étend les lices, un espace dégagé où l’assaillant qui aurait franchi le premier obstacle se retrouve exposé aux tirs de la muraille intérieure, plus haute. Les portes, la Narbonnaise à l’est et la porte d’Aude à l’ouest, sont flanquées de tours massives et précédées de barbacanes. Au total, l’ensemble aligne cinquante-deux tours sur près de trois kilomètres de remparts. Le rempart intérieur enferme aussi la cathédrale Saint-Nazaire, dont la nef romane reçoit un transept et un chœur gothiques rayonnants entre 1269 et 1330. Cette ville forte se comprend comme une pièce du dispositif frontalier des Capétiens, comparable par son rôle à ce que sera plus tard le pré carré de Vauban.
Le chantier royal a laissé des marques précises. Les tours de Philippe le Hardi se reconnaissent à leur appareil de grès taillé à bossages, à leurs archères longues et à leurs voûtes sur croisées d’ogives, très différentes des tours gallo-romaines en petit appareil. Le trésor royal y consacra des sommes considérables: les comptes des sénéchaux de Carcassonne conservés pour les années 1280 mentionnent l’achat de pierre dans les carrières voisines, le salaire des maçons et le transport du bois par l’Aude. La Cité abritait alors une garnison permanente, un sénéchal, un tribunal et, jusqu’au XIVe siècle, une prison de l’Inquisition installée dans les tours.

Le déclin et le sauvetage
Le traité des Pyrénées, en 1659, déplace la frontière au sud du Roussillon: Carcassonne perd sa raison d’être militaire. La Cité, rayée des places fortes, se dégrade lentement; ses habitants, tisserands pauvres, adossent des maisons aux courtines et récupèrent les pierres. En 1850, un décret la promet à la démolition. Un érudit local, Jean-Pierre Cros-Mayrevieille, alerte alors Prosper Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, qui obtient le classement. La restauration de Saint-Nazaire commence en 1844; celle des remparts est confiée en 1853 à Eugène Viollet-le-Duc, déjà à l’œuvre à Vézelay et à Notre-Dame de Paris.
Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné.
Eugène Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l’architecture française, article « Restauration », 1866
Fidèle à ce principe, l’architecte ne se contente pas de consolider. Il relève les courtines, reconstitue les créneaux et les hourds de bois, et coiffe les tours de toits coniques couverts d’ardoise, comme il en connaît en Île-de-France. Ce choix a été vivement critiqué: dans le Midi, les toits étaient plus plats et couverts de tuiles, et plusieurs tours ont retrouvé ce type de couverture lors de campagnes ultérieures. Après la mort de Viollet-le-Duc en 1879, le chantier se poursuit sous Paul Boeswillwald, puis Henri Nodet, jusqu’en 1910. Le résultat, discutable sur le plan archéologique, a fixé pour le grand public l’image même du Moyen Âge, comme la reconstruction de l’abbaye du Mont-Saint-Michel à la même époque.
Le chantier de Viollet-le-Duc a aussi été une école. L’architecte tenait des carnets de relevés précis, aujourd’hui conservés à la Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, où il notait les traces de hourds, les arrachements de voûtes et les mortaises retrouvées dans les parements avant toute reconstruction. Ce sont ces dessins qui ont permis, un siècle plus tard, de distinguer ce qui relève du XIIIe siècle et ce qui relève de 1860. Les campagnes de restauration menées depuis les années 1990 par le Centre des monuments nationaux s’appuient sur eux, et corrigent par endroits les partis pris du maître, notamment sur les couvertures.

Une Cité vivante
Carcassonne compte encore une cinquantaine d’habitants permanents à l’intérieur des murs, et reçoit chaque année plus de deux millions de visiteurs. Depuis 1898, l’embrasement du 14 juillet, feu d’artifice qui semble incendier les remparts, attire des foules considérables. La Cité est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1997, au titre de la valeur exceptionnelle de ses fortifications et de la restauration qui, elle aussi, appartient désormais à l’histoire. Les visiteurs qui s’intéressent au contexte religieux de la croisade liront notre article sur les cathares et la croisade des Albigeois, et découvriront d’autres villes fortifiées dans la rubrique Villes et architecture.
À voir aujourd’hui
- Le château comtal et le chemin de ronde des remparts intérieurs, gérés par le Centre des monuments nationaux.
- Les lices, entre les deux enceintes, et les tours gallo-romaines du front nord.
- La basilique Saint-Nazaire, avec ses vitraux des XIIIe et XIVe siècles.
- La porte Narbonnaise et la porte d’Aude, principaux accès de la Cité.
- La Bastide Saint-Louis, dans la ville basse, avec son plan en damier du XIIIe siècle.

