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Peuples & Terres
Traditions et mémoire

Sur les quatre chemins de Compostelle en France

Depuis le Moyen Âge, des voies convergent depuis Paris, Vézelay, Le Puy et Arles vers les Pyrénées. Reconnues par l'UNESCO en 1998, elles accueillent aujourd'hui des marcheurs venus pour bien des raisons.

Solène Kerhoas
Solène Kerhoas
Publié le · 7 min de lecture
Randonneur avec sac à dos et coquille sur un chemin de terre traversant les plateaux de l'Aubrac au petit matin.

Chaque année, plusieurs dizaines de milliers de personnes quittent Le Puy-en-Velay à pied après la bénédiction du matin, à la cathédrale, et prennent la direction de l’ouest. Devant elles, environ 1 500 kilomètres jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle, en Galice, où la tradition situe le tombeau de l’apôtre Jacques. Peu iront jusqu’au bout d’un trait. Mais tous marchent sur des chemins dont l’histoire remonte à plus de mille ans, et qui ont façonné villages, hospices et églises tout au long de leur tracé.

Un tombeau découvert en Galice

Au début du IXe siècle, vers 820 ou 830, un ermite nommé Pelayo aurait été guidé par des lumières vers une sépulture ancienne, dans un champ que la tradition appelle campus stellae, le champ de l’étoile. L’évêque d’Iria Flavia, Théodemir, y reconnaît la tombe de saint Jacques le Majeur, dont une légende affirme qu’il avait évangélisé l’Espagne avant d’être décapité à Jérusalem vers 44. Le roi des Asturies Alphonse II fait bâtir une église. Le sanctuaire devient vite un point de ralliement pour les chrétiens de la péninsule, face à l’Espagne musulmane.

Le pèlerinage prend une ampleur européenne aux XIe et XIIe siècles, sous l’impulsion de l’abbaye de Cluny, des rois de Navarre et de Castille, qui tracent le Camino francés et y fondent des hôpitaux, et de la papauté, qui accorde des indulgences. Vers 1140, un manuscrit compilé à Compostelle, le Codex Calixtinus, contient un guide du pèlerin attribué à Aimery Picaud, prêtre poitevin. C’est lui qui décrit les quatre routes partant de France.

Quatre voies, un seul passage

La voie de Tours, ou via Turonensis, part de Paris, de la tour Saint-Jacques dont on voit encore la silhouette dans le quartier des Halles, et descend par Orléans, Tours, Poitiers, Saintes et Bordeaux. La voie de Vézelay, via Lemovicensis, s’appuie sur les reliques de Marie-Madeleine, passe par Limoges et Périgueux. La voie du Puy, via Podiensis, suit l’Aubrac, Conques, Cahors et Moissac. La voie d’Arles, via Tolosana, relie Saint-Gilles, Toulouse et le col du Somport.

Les trois premières se rejoignent à Ostabat, en Basse-Navarre, avant de franchir les Pyrénées à Roncevaux ; la quatrième passe par le Somport et rejoint le Camino francés à Puente la Reina. Ce carrefour pyrénéen explique la densité d’hospices du Pays basque, dont les habitants ont vu passer des siècles de pèlerins. Sur chaque chemin, des sanctuaires majeurs jalonnent le parcours : Sainte-Foy de Conques et son trésor, Saint-Sernin de Toulouse, l’abbatiale de Moissac et son cloître, Saint-Eutrope de Saintes.

Il y a quatre routes qui, menant à Saint-Jacques, se réunissent en une seule à Puente la Reina, en territoire espagnol.

Guide du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle, Codex Calixtinus, vers 1140
Rue pavée de Saint-Jean-Pied-de-Port montant vers la porte Saint-Jacques au petit matin.
Saint-Jean-Pied-de-Port, dernière étape française avant les Pyrénées, où se rejoignent trois des quatre voies.

Conques, l’étape qui a fait le chemin

Rien n’illustre mieux la fabrique d’un chemin que Conques, dans une gorge de l’Aveyron. Vers 866, un moine de l’abbaye, Ariviscus, dérobe à Agen les reliques de sainte Foy, jeune martyre du début du IVe siècle. Ce « vol pieux », assumé et raconté par les moines eux-mêmes, attire aussitôt les pèlerins. Au début du XIe siècle, un maître d’école d’Angers, Bernard, consigne dans le Livre des miracles de sainte Foy les guérisons et les prodiges qu’il a recueillis sur place. La Majesté de sainte Foy, statue reliquaire couverte d’or et de pierres précieuses, est toujours conservée dans le trésor de l’abbatiale.

L’abbatiale elle-même, élevée pour l’essentiel entre 1041 et 1125, est conçue pour la foule : un déambulatoire permet de circuler autour du chœur sans troubler l’office, et le tympan du portail occidental, avec ses 124 figures, oppose le paradis et l’enfer aux yeux de marcheurs qui ne savent pas lire. Le guide du Codex Calixtinus place Conques parmi les corps saints à visiter en route, au même titre que saint Martin de Tours ou saint Léonard en Limousin. Le village, qui compte moins de trois cents habitants, reçoit aujourd’hui plus de 500 000 visiteurs par an.

Le pèlerin médiéval

Le marcheur du XIIe siècle part muni d’une lettre de son évêque, d’un bourdon, d’une besace et d’une gourde. Il revient avec la coquille, ramassée sur les côtes galiciennes, qui devient l’emblème du pèlerinage. Le voyage dure des mois, expose aux brigands, aux fièvres, aux passeurs malhonnêtes que le guide dénonce avec verve. Des confréries de Saint-Jacques, fondées par d’anciens pèlerins, accueillent dans les villes. Des hospices tenus par des moines, comme celui d’Aubrac fondé vers 1120, offrent le gîte sur les hauts plateaux.

Les motivations sont diverses : dévotion, vœu formulé lors d’une maladie, pénitence imposée par un tribunal, curiosité aussi. Après les guerres de Religion, le pèlerinage décline. Les Lumières s’en moquent, la Révolution ferme les hospices. Au XIXe siècle, quelques centaines de marcheurs seulement atteignent chaque année Compostelle.

Galerie du cloître roman de Moissac avec ses colonnes de marbre et ses chapiteaux sculptés.
Le cloître de l'abbaye Saint-Pierre de Moissac, achevé vers 1100, halte majeure de la voie du Puy.

Le renouveau contemporain

Le retour s’amorce dans les années 1950 avec des sociétés d’amis de Saint-Jacques, puis s’accélère dans les années 1980 : le Conseil de l’Europe déclare en 1987 le chemin premier itinéraire culturel européen, et le balisage du GR 65, sur la voie du Puy, transforme un itinéraire de mémoire en sentier praticable. Le 2 décembre 1998, l’UNESCO inscrit les Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France sur la liste du patrimoine mondial, non sous forme d’un tracé continu, mais de 71 monuments et 7 tronçons de chemin, de la tour Saint-Jacques à Paris jusqu’au pont d’Artigues.

Aujourd’hui, le bureau des pèlerins de Compostelle délivre plus de 400 000 compostelas par an, attestation remise à ceux qui ont parcouru au moins cent kilomètres à pied. Sur la voie du Puy, la plus fréquentée en France, les gîtes affichent complet dès le printemps. Les marcheurs sont catholiques ou non, retraités, étudiants, en quête de silence, de forme physique, de rupture. Le chemin garde sa part de rituel : la coquille, le tampon de la crédenciale, le bourdon parfois.

D’autres itinéraires sacrés connaissent le même regain, comme le Tro Breizh en Bretagne, remis en marche en 1994. En Auvergne, dans le Quercy ou en Gascogne, les chemins font vivre des villages qui avaient perdu leurs commerces. Ce mélange de foi, de patrimoine et de marche est bien dans l’esprit de notre rubrique Traditions et mémoire.

L’inscription de 1998 ne concerne pas un tracé continu mais un bien en série : 71 composantes, soit 64 monuments, cathédrales, hospices, ponts et églises, et sept tronçons de sentier sur la voie du Puy, qui totalisent environ 160 kilomètres. Le pèlerin qui veut faire reconnaître sa marche emporte une créanciale, carnet tamponné à chaque étape, héritière des lettres de recommandation médiévales. Les années où le 25 juillet, fête de saint Jacques, tombe un dimanche sont dites jacquaires : la prochaine aura lieu en 2027.

  • Le Puy-en-Velay : cathédrale Notre-Dame, départ de la via Podiensis, bénédiction quotidienne à 7 heures.
  • Conques (Aveyron) : abbatiale Sainte-Foy, tympan du Jugement dernier, trésor d’orfèvrerie.
  • Moissac (Tarn-et-Garonne) : cloître roman de 1100, portail méridional.
  • Vézelay (Yonne) : basilique Sainte-Marie-Madeleine, départ de la via Lemovicensis.
  • Saint-Jean-Pied-de-Port : dernière étape française avant Roncevaux.
  • Paris : tour Saint-Jacques, seul vestige de l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie.
Solène Kerhoas

L'auteur

Solène Kerhoas

Ethnologue née à Quimper, Solène Kerhoas travaille sur le patrimoine immatériel : fêtes, pèlerinages, savoir-faire pastoraux. Elle parcourt la Bretagne et le Sud-Ouest pour recueillir les récits de ceux qui font vivre ces traditions.

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