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Peuples & Terres
Traditions et mémoire

Le Tro Breizh, faire le tour de la Bretagne par ses saints

Sept évêchés, sept saints fondateurs, un tour complet de la péninsule : le pèlerinage médiéval des Bretons a été remis en marche en 1994. Il attire aujourd'hui des marcheurs par étapes annuelles.

Solène Kerhoas
Solène Kerhoas
Publié le · 7 min de lecture
Groupe de marcheurs suivant un chemin creux bordé de talus fleuris en direction d'une cathédrale bretonne.

Un vieux dicton breton, rapporté par Albert Le Grand au XVIIe siècle, avertit que tout Breton qui n’aura pas fait de son vivant le tour de la Bretagne par ses sept saints sera condamné à le faire après sa mort, en avançant chaque sept ans de la longueur de son cercueil. Le Tro Breizh, littéralement le tour de Bretagne, est ce pèlerinage circulaire d’environ 1 500 kilomètres qui relie les sept cathédrales des évêchés historiques. Éteint pendant des siècles, il a repris vie il y a trente ans.

Sept saints venus d’outre-Manche

Les sept saints fondateurs de Bretagne ne sont pas des martyrs ni des docteurs de l’Église. Ce sont des moines, venus pour la plupart de l’île de Bretagne, l’actuelle Grande-Bretagne, entre le Ve et le VIIe siècle, au moment où des populations brittoniques traversent la Manche pour s’installer en Armorique. Cette migration, dont nous avons raconté les circonstances, s’accompagne de fondations monastiques qui deviendront les sièges épiscopaux de la péninsule.

La liste est fixée par la tradition : Samson à Dol, Malo à Saint-Malo, Brieuc à Saint-Brieuc, Tugdual à Tréguier, Pol Aurélien à Saint-Pol-de-Léon, Corentin à Quimper et Patern à Vannes. Les Vies écrites entre le IXe et le XIIe siècle leur prêtent des voyages en barque de pierre, des dragons vaincus et des sources jaillies d’un coup de bâton. Derrière la légende se lisent les débuts de l’Église bretonne, distincte de l’Église franque, avec ses moines-évêques et ses monastères.

Un pèlerinage médiéval

On ignore quand le Tro Breizh a commencé. La première mention explicite d’un pèlerinage aux sept saints se trouve dans un texte du XIVe siècle, mais l’usage semble plus ancien, et il connaît son apogée aux XIVe et XVe siècles, à l’époque des ducs de Bretagne. Les pèlerins, marchant parfois pendant un mois, suivaient les chemins de terre, les voies romaines et les sentiers côtiers, s’arrêtant dans les hôpitaux de villes et aux fontaines miraculeuses associées à chaque saint.

Les guerres de Religion, puis la Contre-Réforme, qui se méfiait des dévotions populaires, ralentissent la pratique. Après la Révolution, le pèlerinage disparaît presque complètement, ne survivant que dans le dicton et dans les pardons locaux, ces fêtes religieuses qui rassemblent chaque année les paroissiens autour d’une chapelle. Le Tro Breizh devient alors une référence littéraire, évoquée par Anatole Le Braz ou par les folkloristes de la fin du XIXe siècle.

Le pèlerinage a eu sa pèlerine la plus illustre en 1505. Anne de Bretagne, duchesse et reine de France, entreprend cette année-là un long voyage à travers son duché pour rétablir sa santé et resserrer les liens avec ses sujets : partie de Nantes, elle visite les sanctuaires du Folgoët, de Saint-Jean-du-Doigt et les cathédrales de Vannes, Quimper et Saint-Pol-de-Léon, distribuant des dons aux chapitres. Le voyage n’est pas un Tro Breizh au sens strict, mais il montre qu’au début du XVIe siècle les sept sièges épiscopaux constituent encore un circuit que le pouvoir ducal se doit de parcourir.

Le cloître gothique en granit de la cathédrale Saint-Tugdual à Tréguier.
Cloître du XVe siècle de la cathédrale de Tréguier, siège de l'un des sept évêchés fondateurs de Bretagne.

Quiconque n’aura pas fait son Tro Breizh de son vivant devra le faire après sa mort, en avançant de la longueur de son cercueil tous les sept ans.

Dicton breton rapporté par les hagiographes et les collecteurs du XIXe siècle

La renaissance de 1994

En 1994, une association du nom de Les Chemins du Tro Breizh, fondée dans les Côtes-d’Armor par un groupe de Bretons laïcs et religieux, décide de relancer le pèlerinage. Plutôt que d’imposer un tour complet, elle propose de le faire par étapes, une par an, en une semaine estivale, chaque étape reliant deux cathédrales. La première, en juillet 1994, conduit les marcheurs de Quimper à Saint-Pol-de-Léon. Il faut sept ans pour boucler le tour, puis l’on recommence.

Le succès surprend. Quelques centaines de personnes la première année, plus d’un millier lors des étapes suivantes, jusqu’à près de deux mille certaines années. Le public est mêlé : familles, retraités, groupes de jeunes, croyants et non-croyants, bretonnants ou non. Les journées alternent marche de vingt à vingt-cinq kilomètres, messes en breton et en français, veillées de chants, fest-noz. Les communes traversées ouvrent leurs salles, les fermes leurs granges, et les hébergements se font au sol, en camping ou chez l’habitant.

Le premier tour complet s’achève en 2000 à Quimper, là où il avait commencé, et un deuxième cycle suit aussitôt. Entre-temps, le pèlerinage a retrouvé un cadre que l’histoire avait bousculé : sur les sept évêchés d’origine, seuls Quimper, Saint-Brieuc et Vannes ont survécu au Concordat de 1801. Dol, Saint-Malo, Tréguier et Saint-Pol-de-Léon ont perdu leur évêque, et leurs cathédrales ne sont plus, au sens canonique, que des églises paroissiales. Le Tro Breizh fait ainsi revivre une géographie religieuse effacée depuis deux siècles, celle d’une Bretagne à sept têtes.

Un chemin, plusieurs manières

Depuis les années 2000, d’autres formules sont apparues. Une association distincte, Tro Breizh Chemins, a balisé un itinéraire permanent pour ceux qui veulent marcher seuls ou en petit groupe, à leur rythme. Un carnet du pèlerin, inspiré de la crédenciale des chemins de Compostelle, se fait tamponner dans les cathédrales et les paroisses. Des topoguides détaillent les tronçons entre les sept villes, passant par le mont Saint-Michel-de-Brasparts, les enclos paroissiaux du Léon, l’estuaire de la Rance ou les rives du Blavet.

Le tracé emprunte les chemins creux, les sentiers de douaniers et les routes de campagne, croise fontaines, calvaires et lavoirs de village. Il traverse une Bretagne discrète, loin des plages, où la langue bretonne s’entend encore sur les panneaux bilingues et parfois dans les conversations. Ceux qui l’ont accompli complet parlent d’un rapport nouveau au pays : la péninsule, vue à pied, retrouve une unité que les départements avaient brouillée.

Le tour de Bretagne n’est pas le seul pèlerinage circulaire de la péninsule. À Locronan, la Grande Troménie parcourt tous les six ans, en juillet, un circuit de douze kilomètres jalonné de douze stations, sur ce que la tradition présente comme les limites de l’ermitage de saint Ronan ; la dernière a eu lieu en 2025. La Petite Troménie, plus courte, se tient chaque année. Ces marches en boucle, où l’on fait le tour d’un territoire sacré plutôt que d’aller vers un but, sont une forme ancienne que le Tro Breizh a portée à l’échelle de toute la Bretagne.

Une fontaine de dévotion en granit nichée dans un talus moussu au bord d'un chemin breton.
Fontaine sacrée au bord d'un chemin creux, l'un des repères qui jalonnent depuis le Moyen Âge les étapes du Tro Breizh.

Foi, identité, marche

Le Tro Breizh est un pèlerinage catholique, encadré par les évêques des diocèses de Quimper, Saint-Brieuc, Vannes et Rennes. Il est aussi devenu un acte d’appartenance régionale : marcher sur les traces des sept saints, c’est parcourir la Bretagne historique, du Finistère à Dol-de-Bretagne, y compris cette partie du diocèse de Dol située en Ille-et-Vilaine, et rappeler l’unité d’un pays formé au haut Moyen Âge. Enfin, il rejoint le goût contemporain pour la marche longue, recherchée pour elle-même autant que pour son but. Cette conjonction, que l’on retrouve dans plusieurs sujets de la rubrique Traditions et mémoire, explique sans doute qu’il ait survécu à sa propre renaissance.

  • Dol-de-Bretagne : cathédrale Saint-Samson, XIIIe siècle, point de départ traditionnel.
  • Saint-Malo : cathédrale Saint-Vincent, dans la ville intra-muros ; le tombeau de saint Malo n’est pas conservé.
  • Saint-Brieuc : cathédrale Saint-Étienne, allure de forteresse.
  • Tréguier : cathédrale Saint-Tugdual, cloître gothique et tombeau de saint Yves.
  • Saint-Pol-de-Léon : cathédrale Saint-Paul-Aurélien, ossuaire et chœur du XIIIe siècle.
  • Quimper : cathédrale Saint-Corentin, flèches du XIXe siècle et statue du roi Gradlon.
  • Vannes : cathédrale Saint-Pierre, chapelle du Saint-Sacrement, tombe de saint Vincent Ferrier.
Solène Kerhoas

L'auteur

Solène Kerhoas

Ethnologue née à Quimper, Solène Kerhoas travaille sur le patrimoine immatériel : fêtes, pèlerinages, savoir-faire pastoraux. Elle parcourt la Bretagne et le Sud-Ouest pour recueillir les récits de ceux qui font vivre ces traditions.

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