La Bretagne ne tient pas son nom des Gaulois qui l’habitaient. Elle le doit à des migrants venus de l’île de Bretagne, l’actuelle Grande-Bretagne, entre la fin du IVe et le VIIe siècle. Au moment où l’Empire romain d’Occident se défait, des groupes de Bretons insulaires s’installent dans la péninsule armoricaine, y parlent une langue celtique qui deviendra le breton, et y fondent des communautés que la tradition attribue à des moines fondateurs. Le phénomène est rare : c’est l’un des seuls cas, en Europe occidentale, où une migration du haut Moyen Âge a durablement remplacé la langue d’un territoire par une autre langue non latine.
Une péninsule qui change de nom
À l’époque romaine, la région s’appelle Armorique, du gaulois aremorica, “pays devant la mer”. Elle est peuplée d’Osismes, de Vénètes, de Coriosolites, de Namnètes et de Riedones, des peuples gaulois soumis par César après la bataille navale du Morbihan en 56 av. J.-C. Au Ve siècle, la Notitia dignitatum, un document administratif romain, mentionne encore l’Armorique. Mais dès 461, une lettre de l’évêque Sidoine Apollinaire parle de Bretons installés sur la Loire, sous le commandement d’un chef nommé Riothamus. Vers 590, Grégoire de Tours emploie le mot Britannia pour désigner l’ouest de la péninsule. Le glissement de nom traduit un glissement de population.
Pourquoi partir ?
Les causes de ces migrations restent débattues. L’explication traditionnelle, héritée du moine gallois Gildas au VIe siècle, met en avant la pression des Angles, des Saxons et des Jutes venus de la mer du Nord, qui auraient repoussé les Bretons vers l’ouest de l’île et par-delà la mer. Elle a le mérite de coïncider avec la chronologie, mais elle n’explique pas tout. Les Bretons insulaires étaient des marins, en relations constantes avec la Gaule ; leurs établissements armoricains ont pu commencer dans le cadre militaire romain, comme troupes fédérées chargées de défendre le littoral contre les pirates.
D’autres facteurs ont joué : la surpopulation relative du sud-ouest de l’île, les épidémies, et surtout le rôle de l’Église. Les migrations bretonnes se distinguent par leur dimension religieuse. Moines, ermites et évêques itinérants forment une part visible des arrivants, et ils structurent les nouvelles communautés. Ce mouvement ne s’est pas fait en une seule vague, mais en un flux irrégulier sur deux siècles, avec des points de départ dans le pays de Galles, en Cornouailles et dans le Devon.
Un autre courant, moins connu, est venu du nord de l’île. Des inscriptions et des noms de saints rattachent certains fondateurs à la Cumbria et au sud de l’Écosse, où l’on parlait aussi une langue brittonique. La traversée elle-même ne posait pas de difficulté insurmontable : de la Cornouailles à la côte du Léon, la distance est d’environ 180 kilomètres, une navigation d’un jour et d’une nuit par vent favorable, sur des routes que les marchands d’étain empruntaient depuis l’âge du bronze. Les archipels de Scilly, d’Ouessant et de Bréhat servaient de relais.
Des saints qui fondent des paroisses
Les Vies de saints bretons, rédigées pour l’essentiel entre le IXe et le XIIe siècle, racontent l’arrivée de fondateurs venus d’outre-Manche : Paul Aurélien, Tugdual, Brieuc, Malo, Samson, Patern, Corentin. Ce sont les sept saints du Tro Breizh, le pèlerinage qui relie encore aujourd’hui leurs sièges épiscopaux. Ces textes, écrits des siècles après les faits, mélangent souvenirs, modèles littéraires et intérêts des abbayes. Un fait demeure : la carte des paroisses bretonnes porte la trace de ces fondations. Les toponymes en Plou- (de plebs, “communauté”), en Lan- (ermitage) et en Tre- (hameau) quadrillent l’ouest de la péninsule et s’arrêtent à peu près à la limite où l’on a cessé de parler breton.

Les Bretons, se trouvant sans défense, passèrent la mer en grand nombre, chantant sous les voiles, au lieu de chants de marins, ce psaume : Tu nous as livrés comme des brebis pour la boucherie.
Gildas, De excidio et conquestu Britanniae, vers 540
Le cas de Samson est le mieux documenté. Sa Vie, rédigée dès le VIIe siècle, en fait un moine gallois formé à Llantwit Major, passé par la Cornouailles, puis débarqué en Domnonée où il fonde le monastère de Dol. Il assiste en 562 environ à un concile à Paris, où sa signature figure comme celle d’un évêque, ce qui constitue l’une des rares attestations contemporaines d’un fondateur breton. Dol devint le siège d’un archevêché revendiqué par les ducs de Bretagne jusqu’à ce que le pape Innocent III le rattache à Tours en 1199.
Ce que disent la langue et l’archéologie
Le breton est une langue brittonique, sœur du gallois et du cornique. Cette parenté est le meilleur argument en faveur d’une migration réelle, et pas seulement d’un changement de nom : on ne peut pas expliquer le breton à partir du gaulois, même si ce dernier a pu subsister quelque temps dans les campagnes et laisser quelques mots. Le vieux breton des IXe-XIe siècles est connu par des gloses et par les noms du cartulaire de Redon, une collection d’actes qui décrit une société rurale déjà entièrement bretonne dans sa partie occidentale.
L’archéologie, elle, est plus discrète. Les migrants n’ont pas laissé de tombes ni de parures caractéristiques, contrairement aux Francs ou aux Saxons. Les fouilles récentes de sites côtiers, comme l’île Lavret près de Bréhat ou Landévennec, montrent des monastères actifs dès le VIe siècle. Les céramiques importées de Méditerranée orientale que l’on retrouve à la fois en Cornouailles et en Armorique attestent des échanges maritimes soutenus dans les deux sens. Les alignements de Carnac n’ont aucun rapport avec ces arrivants, mais les chapelles qui les jouxtent, elles, en portent la marque.

Un royaume, puis un duché
Les nouvelles communautés forment des principautés distinctes : Domnonée au nord, Cornouaille au sud-ouest, Broërec autour de Vannes. Les Francs tentent de les contrôler dès le VIe siècle, sans y parvenir durablement. Charlemagne y envoie des expéditions en 786 et 799. C’est finalement Nominoë, nommé gouverneur par Louis le Pieux, qui unifie la Bretagne et bat Charles le Chauve à Ballon en 845, deux ans après le traité de Verdun. Son successeur Erispoë obtient en 851 le titre de roi et l’annexion de Rennes et de Nantes. Après les ravages des Vikings, la Bretagne se reconstruit sous forme de duché, qui gardera son autonomie jusqu’à l’union avec la France en 1532.
De cette histoire, la Bretagne a gardé une langue, un calendrier de pardons et un rapport particulier à la mer. Elle a aussi gardé une frontière linguistique intérieure : la Haute-Bretagne, autour de Rennes, n’a jamais parlé breton, mais gallo, une langue d’oïl. Le peuplement venu de l’île n’a pas tout recouvert. Il a dessiné une carte que l’on lit encore, et que notre rubrique Peuples et migrations continuera d’explorer.
Repères
- 56 av. J.-C. : défaite navale des Vénètes ; l’Armorique passe sous contrôle romain.
- Vers 461-470 : le chef breton Riothamus intervient sur la Loire aux côtés des Romains.
- Vers 540 : Gildas décrit dans le De excidio la fuite des Bretons devant les Saxons.
- Vers 590 : Grégoire de Tours nomme Britannia l’ouest de la péninsule.
- 845 : victoire de Nominoë à Ballon sur Charles le Chauve.
- 1532 : édit d’union de la Bretagne à la couronne de France.

