Août 843. Dans la ville de Verdun, sur la Meuse, trois hommes mettent fin à trois années de guerre civile. Lothaire, Louis et Charles sont frères, petits-fils de Charlemagne, fils de Louis le Pieux mort en 840. Ce qu’ils signent n’est pas un acte de naissance, et personne ne songe alors à la France ou à l’Allemagne. Pourtant, ce partage de famille, dicté par des calculs d’héritage, a fixé des lignes que l’histoire européenne mettra des siècles à effacer.
Un empire trop grand pour un seul héritier
L’empire que Charlemagne laisse en 814 s’étend des Pyrénées à l’Elbe, de la mer du Nord au centre de l’Italie. Son fils unique survivant, Louis le Pieux, en hérite entier, chose rare chez les Francs, où la coutume veut que le patrimoine soit divisé entre les fils. Louis tente d’y échapper en 817 par l’Ordinatio imperii, qui réserve le titre impérial à l’aîné, Lothaire, et n’accorde à ses cadets, Pépin et Louis, que des royaumes subordonnés.
La naissance en 823 d’un quatrième fils, Charles, issu du second mariage de l’empereur avec Judith de Bavière, fait voler ce plan en éclats. Louis le Pieux veut doter ce dernier-né. Ses aînés se révoltent, le déposent en 833 lors de l’épisode du Champ du Mensonge, près de Colmar, avant de le rétablir l’année suivante. Quand l’empereur meurt en juin 840, Pépin d’Aquitaine a déjà disparu, et trois frères se disputent la succession, avec un neveu, Pépin II, qui réclame l’Aquitaine.
Fontenoy et les serments de Strasbourg
Lothaire, empereur en titre, prétend exercer une autorité réelle sur l’ensemble. Louis, installé en Bavière, et Charles, qui tient les régions de l’ouest, s’allient contre lui. Le 25 juin 841, les armées s’affrontent à Fontenoy-en-Puisaye, dans l’Yonne actuelle. La bataille est sanglante, et les contemporains y voient un désastre pour l’aristocratie franque. Nithard, cousin des combattants et témoin direct, en a laissé un récit précis.
Le 14 février 842, à Strasbourg, Louis et Charles renouvellent leur alliance devant leurs troupes. Chacun prête serment dans la langue de l’armée de l’autre : Louis en langue romane, Charles en langue tudesque. Nithard a transcrit ces formules, qui constituent le plus ancien texte conservé en ancien français. Ce détail linguistique dit bien la réalité de l’empire : deux mondes coexistent déjà, l’un roman, l’autre germanique, sans que cela suffise encore à définir des nations.
Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament, d’ist di in avant…
Serment prêté par Louis le Germanique à Strasbourg, 842, rapporté par Nithard

Le partage en trois bandes
Épuisés, les trois frères acceptent de négocier. Une commission de cent vingt grands, quarante par camp, est chargée d’inventorier les biens, les évêchés, les abbayes et les comtés pour établir des lots de valeur équivalente. Le texte du traité n’a pas été conservé ; on connaît ses dispositions par les annales et par les documents ultérieurs.
Lothaire conserve le titre impérial et une longue bande centrale, de la Frise à l’Italie en passant par Aix-la-Chapelle, la Lotharingie future, la Bourgogne et la Provence. Louis reçoit les territoires à l’est du Rhin, ainsi que Mayence, Worms et Spire sur la rive gauche : c’est la Francie orientale. Charles, dit le Chauve, obtient les terres à l’ouest de l’Escaut, de la Meuse, de la Saône et du Rhône : la Francie occidentale, avec l’Aquitaine, la Neustrie et la marche de Bretagne.
Cette découpe ne suit ni les langues ni les anciennes provinces. Elle répond à un souci d’équité entre héritiers : chacun doit disposer d’une part des riches plaines du nord, des vignobles et des cols alpins ou pyrénéens. Le royaume de Lothaire, sans cohérence géographique, ne survivra pas longtemps à sa mort en 855 ; le traité de Meerssen, en 870, puis celui de Ribemont, en 880, le dépèceront entre ses deux voisins.
Le partage ne règle pas tout. En Aquitaine, Pépin II refuse de s’incliner et tient tête à Charles le Chauve pendant plus de vingt ans, avant d’être capturé et enfermé dans un monastère en 864. Nithard lui-même, l’historien de ces années, meurt en 844 dans un combat contre les Aquitains ; son récit s’interrompt sur un constat amer, celui d’un monde où chacun ne poursuit plus que son intérêt. Quant à Lothaire, il se fait moine à l’abbaye de Prüm quelques jours avant sa mort, en septembre 855, après avoir partagé à son tour son royaume entre ses trois fils.
Une frontière qui dure
Ce que l’histoire retient, c’est la ligne tracée à l’ouest du royaume de Lothaire. Des quatre rivières, l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône, elle fait pendant des siècles la limite orientale du royaume de France. Lyon, Arles, Verdun elle-même, restent hors du royaume de Charles. Il faudra attendre les XIVe et XVIIe siècles pour que le Dauphiné, la Provence, les Trois-Évêchés puis l’Alsace rejoignent la couronne, comme le rappelle notre article sur l’Alsace.
La Francie occidentale de 843 n’est pas la France. Charles le Chauve règne sur des populations qui ne se désignent pas ainsi, et son autorité est contestée par les Aquitains et les Bretons. Les Vikings, qui remontent la Seine et la Loire, aggravent la situation : le siège de Paris de 885 et la concession de la Normandie à Rollon en 911 sont racontés dans notre dossier sur les Vikings en Normandie. Mais un cadre est posé, et ses successeurs, carolingiens puis capétiens à partir de 987, le rempliront peu à peu.
Verdun marque aussi la fin de l’idée d’un empire chrétien unique en Occident. Le titre impérial passera au Xe siècle aux rois de Francie orientale, avec Otton Ier en 962, et l’Empire se définira désormais face à la France plutôt qu’au-dessus d’elle. Le rêve de Charlemagne, dont le palais d’Aix-la-Chapelle incarnait l’ambition, n’aura duré qu’une génération entière.
La ligne de 843 a été corrigée dès la génération suivante. En 870, à Meerssen, sur la Meuse, Charles le Chauve et Louis le Germanique se partagent la Lotharingie de leur neveu Lothaire II, mort sans héritier légitime, à peu près le long de la Meuse et de la Moselle. En 880, le traité de Ribemont attribue l’ensemble au royaume oriental. C’est de ce Lotharii regnum que la Lorraine tire son nom, et c’est cette attribution qui explique que Metz, Toul et Verdun, puis l’Alsace, aient relevé de l’Empire jusqu’à l’époque moderne.

Lire le traité aujourd’hui
Les historiens se méfient des lectures rétrospectives. Le traité de Verdun n’a pas créé de nations ; il a constaté la difficulté de gouverner un espace immense avec les moyens du IXe siècle et la logique successorale des Francs. Mais il a fixé une géographie du pouvoir, et cette géographie a eu des effets durables. La Lotharingie, terre du milieu, deviendra pour mille ans un espace disputé, de la Lorraine à la Belgique, entre les héritiers de Charles et ceux de Louis. Pour d’autres étapes de la formation des frontières, on consultera la rubrique Empires et frontières.
Verdun elle-même illustre cette longue durée. La ville où fut négocié le partage revient à Lothaire, puis à l’Empire ; ses évêques y règnent en princes jusqu’à ce qu’Henri II, en 1552, occupe les Trois-Évêchés, occupation que les traités de Westphalie confirment en 1648. Trois siècles plus tard, en 1916, la même ville donne son nom à la bataille la plus longue de la Grande Guerre, livrée sur la frontière franco-allemande que le traité de 843 avait, de très loin, commencé à dessiner.
- 814 : mort de Charlemagne, Louis le Pieux seul héritier.
- 817 : Ordinatio imperii, Lothaire désigné empereur.
- 840 : mort de Louis le Pieux, guerre entre ses fils.
- 25 juin 841 : bataille de Fontenoy-en-Puisaye.
- 14 février 842 : serments de Strasbourg.
- Août 843 : traité de Verdun, partage en trois royaumes.
- 870 : traité de Meerssen, division de la Lotharingie.

