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Peuples & Terres
Empires et frontières

Aix-la-Chapelle, la capitale que Charlemagne s’est choisie

Roi itinérant devenu empereur, Charlemagne fixe à la fin de sa vie sa résidence près de sources chaudes, à Aix. Il y fait bâtir un palais et une chapelle qui, douze siècles plus tard, tiennent encore debout.

Thibault Lefranc
Thibault Lefranc
Publié le · 7 min de lecture
Intérieur de la chapelle palatine d'Aix-la-Chapelle avec son plan octogonal, ses arcades et ses mosaïques.

Le 25 décembre 800, dans la basilique Saint-Pierre de Rome, le pape Léon III pose une couronne sur la tête de Charles, roi des Francs et des Lombards, tandis que l’assistance l’acclame empereur. Selon son biographe Éginhard, le souverain aurait affirmé qu’il ne serait pas entré dans l’église ce jour-là s’il avait connu l’intention du pape. Vrai ou faux, ce mot dit une chose : Charlemagne ne voulait pas d’un empire reçu de Rome. Sa capitale, il l’installa loin d’Italie, dans une vallée boisée entre Meuse et Rhin, à Aix-la-Chapelle.

Un roi sans capitale

Les rois francs ne gouvernent pas depuis une ville. Ils se déplacent de palais en palais, de domaine en domaine, consommant sur place les revenus de leurs terres et rendant la justice là où ils passent. Charles, né vers 747 ou 748 et roi depuis 768, ne fait pas exception pendant trente ans. Ses campagnes le mènent chaque année en Saxe, en Lombardie, en Bavière, jusqu’en Espagne en 778, où l’arrière-garde de son armée est anéantie à Roncevaux.

À partir des années 790, le rythme change. Le roi vieillit, l’empire est vaste, et les ennemis extérieurs, Saxons compris, sont en voie de soumission. Charles passe désormais presque tous ses hivers, puis la plus grande partie de l’année, dans un même lieu. Aix, Aquae Grani pour les Romains, offre des sources thermales que le roi apprécie, un bon terrain de chasse et une position centrale entre l’Austrasie, terre d’origine de sa famille, et les régions rhénanes.

Le chantier d’un palais

Les travaux commencent vers 794 et se poursuivent une quinzaine d’années. L’ensemble se compose de deux pôles reliés par une longue galerie couverte d’environ 120 mètres. Au nord, la salle de réception, aula regia, mesure près de 47 mètres de long ; ses murs subsistent dans l’hôtel de ville actuel, reconstruit au XIVe siècle sur les mêmes fondations. Au sud, la chapelle, dédiée à la Vierge et consacrée selon la tradition en 805 par le pape Léon III, bien que la date reste discutée.

Le maître d’œuvre est connu : Eudes de Metz, cité par Éginhard, dont on ne sait presque rien d’autre. Le programme est lisible. Il s’agit d’imiter les modèles romains et byzantins, notamment l’église Saint-Vital de Ravenne, achevée en 547, dont Charles avait pu admirer le plan centré lors de ses séjours italiens. Des colonnes et des marbres antiques sont d’ailleurs rapportés de Ravenne et de Rome avec l’autorisation du pape.

Le palais ne se limitait pas à ces deux bâtiments. Les fouilles menées depuis le XIXe siècle, et surtout entre 2007 et 2015 sous la place du marché et autour de la cathédrale, ont retrouvé les fondations de la galerie, d’un bâtiment de bains alimenté par les sources chaudes, d’ateliers et de logements pour la cour. Le domaine s’étendait sur une vingtaine d’hectares et comprenait, à l’écart, un parc à gibier. Les archéologues ont aussi identifié le grand atrium, cour à portiques qui précédait la chapelle à l’ouest, sur le modèle des basiliques romaines.

Il fit construire à Aix-la-Chapelle une basilique d’une extrême beauté, qu’il orna d’or et d’argent, de candélabres et de balustrades et de portes de bronze massif.

Éginhard, Vie de Charlemagne, vers 830
Extérieur de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, avec l'octogone carolingien et le chœur gothique voisin.
La cathédrale d'Aix-la-Chapelle vue de l'extérieur : à gauche l'octogone élevé vers 794-805, à droite le chœur gothique du XIVe siècle.

La chapelle palatine

Le cœur de l’édifice est un octogone de 14,5 mètres de diamètre, couvert d’une coupole à huit pans qui culmine à un peu plus de 31 mètres. Un déambulatoire à seize côtés l’entoure, surmonté d’une tribune. C’est là, à l’étage, face à l’autel du Sauveur, que se trouvait le trône du roi, un siège de dalles de marbre d’une sobriété étonnante, toujours en place. Depuis sa tribune, l’empereur dominait à la fois la nef et les fidèles ; l’architecture mettait en scène la place du souverain entre Dieu et son peuple.

Le chantier mobilise des techniques que l’Occident avait presque oubliées depuis la fin de l’Empire romain, dont le sujet est abordé dans notre article sur les bâtisseurs du Pont du Gard : voûtes d’arêtes, coupole en maçonnerie, portes de bronze coulées sur place dans une fonderie dont les archéologues ont retrouvé les traces. La chapelle est, pour son époque, la plus haute construction voûtée au nord des Alpes.

Une cour, une école, une réforme

Aix n’est pas seulement un décor. Autour de la chapelle et du palais, la cour rassemble des lettrés venus de tout l’Occident : l’Anglo-Saxon Alcuin, le Lombard Paul Diacre, le Wisigoth Théodulf, le Franc Éginhard. On y copie des manuscrits dans une écriture nouvelle, régulière et lisible, la minuscule caroline, ancêtre de nos lettres imprimées. On y prépare les capitulaires, ces textes législatifs envoyés dans tout l’empire, et l’on y reçoit les ambassades, dont celle du calife Haroun al-Rachid, qui offre en 802 un éléphant nommé Abul-Abbas.

Après la mort de l’empereur, le 28 janvier 814, son corps est déposé dans la chapelle. Son fils Louis le Pieux continue d’y résider, mais le partage de 843, expliqué dans notre article sur le traité de Verdun, attribue Aix à Lothaire, puis la ville passe dans l’orbite germanique. De 936 à 1531, trente rois de Germanie viendront s’y faire couronner, assis sur le trône de pierre de Charles. En 1165, Frédéric Barberousse fait canoniser l’empereur par un antipape ; le culte n’a jamais été confirmé par Rome, mais il n’a jamais cessé non plus à Aix.

Le trésor de la cathédrale conserve les objets liés à cette mémoire. La châsse de Charlemagne, en argent doré, commandée par Frédéric II et achevée en 1215, renferme les ossements de l’empereur ; le buste reliquaire d’or offert par Charles IV en 1349 en contient le crâne. On y voit aussi la croix de Lothaire, vers l’an 1000, sertie d’un camée antique d’Auguste, et la chaire d’or d’Henri II, vers 1014, montée sur des plaques d’ivoire et des coupes de cristal. Ces pièces attestent que les souverains germaniques ont, pendant des siècles, cherché à Aix la caution de leur prédécesseur.

Détail de la châsse de Charlemagne en argent doré, avec ses figures d'empereurs sous arcades et ses pierres serties.
La châsse de Charlemagne, achevée en 1215 pour le trésor d'Aix-la-Chapelle, qui renferme les ossements de l'empereur.

Ce qui reste

La chapelle a été agrandie au XIVe siècle par un chœur gothique lumineux, destiné à accueillir les pèlerins qui venaient vénérer les reliques. Le clocher et diverses chapelles latérales datent des siècles suivants. Mais l’octogone carolingien est intact, mosaïques et marbres compris, même si ceux-ci ont été refaits au XIXe siècle. La cathédrale d’Aix-la-Chapelle a été l’un des douze premiers sites inscrits par l’UNESCO sur la liste du patrimoine mondial, en 1978.

Pour le visiteur venu de France, Aix rappelle que l’histoire de Charlemagne est commune à plusieurs pays. La ville se trouve aujourd’hui en Allemagne, à quelques kilomètres de la Belgique et des Pays-Bas, au cœur de l’ancienne Austrasie. Les traces de l’empire sont à chercher dans cette Europe du milieu, dont notre rubrique Empires et frontières suit les recompositions.

  • 768 : Charles devient roi des Francs avec son frère Carloman, seul roi en 771.
  • Vers 794 : début des travaux du palais d’Aix.
  • 25 décembre 800 : couronnement impérial à Rome.
  • Vers 805 : consécration de la chapelle palatine.
  • 28 janvier 814 : mort de Charlemagne, inhumé à Aix.
  • 936 : couronnement d’Otton Ier, premier d’une longue série à Aix.
  • 1978 : inscription de la cathédrale au patrimoine mondial.
Thibault Lefranc

L'auteur

Thibault Lefranc

Thibault Lefranc a enseigné l'histoire médiévale et moderne pendant trente ans. Spécialiste de la formation des États et des frontières, il aime rappeler que les cartes sont toujours plus nettes que la réalité qu'elles prétendent décrire.

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