Aller au contenu
Peuples & Terres
Peuples et migrations

De la Seine aux fjords, comment les Vikings sont devenus Normands

Pillards venus du Nord au IXe siècle, les Scandinaves obtiennent en 911 un territoire à l'embouchure de la Seine. En trois générations, ils fondent l'un des États les plus solides de l'Europe médiévale.

Thibault Lefranc
Thibault Lefranc
Publié le · 7 min de lecture
Falaises de craie de la côte normande au petit matin, avec une barque tirée sur les galets.

En 911, un roi carolingien affaibli cède à un chef scandinave une portion de son royaume autour de Rouen. Le geste paraît être un aveu de faiblesse. Il se révèle être l’acte de naissance d’une principauté qui, un siècle et demi plus tard, conquerra l’Angleterre et l’Italie du Sud. Entre les premiers raids sur la Seine et le traité de Saint-Clair-sur-Epte, il s’écoule un peu plus de soixante-dix ans. Entre ce traité et la bataille d’Hastings, cent cinquante-cinq. Cette histoire est celle d’une migration de guerriers qui, loin de rester étrangers, ont adopté la langue, la religion et les institutions du pays où ils s’étaient installés, tout en le transformant.

La Seine, une autoroute pour les drakkars

Les premières attaques scandinaves sur le monde franc datent de la fin du règne de Charlemagne. Elles s’intensifient après le traité de Verdun de 843, qui affaiblit l’autorité royale en la divisant. En 841, Rouen est incendiée. En 845, une flotte conduite par un chef nommé Ragnar remonte la Seine jusqu’à Paris ; Charles le Chauve paie 7 000 livres d’argent pour qu’elle reparte. Le procédé se répète : les monastères de Saint-Wandrille et de Jumièges sont pillés, l’abbaye de Saint-Denis rançonnée, les moines emportent leurs reliques vers l’intérieur des terres.

Les navires vikings, à faible tirant d’eau, remontent les fleuves très loin en amont. Les Scandinaves hivernent sur des îles de la Seine, à Oissel ou à Jeufosse, d’où ils rayonnent. Ils ne cherchent pas d’abord des terres, mais de l’argent, des esclaves et des objets précieux. Les sources franques, écrites par des clercs, les décrivent comme un fléau envoyé par Dieu. Elles laissent entendre, aussi, que certains grands laïcs les emploient contre leurs rivaux.

Le siège de Paris de 885-886

L’épisode le plus célèbre est le siège de Paris. En novembre 885, une flotte que le moine Abbon, témoin direct, estime à 700 navires, remonte la Seine et se heurte aux ponts fortifiés qui barrent le fleuve. Le comte Eudes et l’évêque Gozlin défendent l’île de la Cité pendant près d’un an. L’empereur Charles le Gros, arrivé enfin avec une armée, ne livre pas bataille : il paie 700 livres d’argent et autorise les assiégeants à remonter vers la Bourgogne pour la piller. Ce choix lui vaut d’être déposé en 887. Eudes, lui, est élu roi en 888 : la résistance aux Vikings fait la fortune de sa famille, les Robertiens, ancêtres des Capétiens.

La ville de Paris est située au milieu de la Seine ; elle est comme une reine qui domine toutes les cités. Elle est resserrée dans une île, deux ponts la relient aux rives.

Abbon de Saint-Germain-des-Prés, Le Siège de Paris par les Normands, vers 890
Les tours ruinées de l'abbaye de Jumièges dans une boucle de la Seine.
L'abbaye de Jumièges, pillée par les Vikings au IXe siècle puis rétablie par les ducs normands vers 942, dans une boucle de la Seine.

911 : le traité et le baptême

Au début du Xe siècle, un chef scandinave nommé Rollon (Hrólfr en vieux norrois, Rollo en latin) s’impose dans la basse vallée de la Seine. Sa défaite devant Chartres en juillet 911 conduit à une négociation. Le roi Charles le Simple, à Saint-Clair-sur-Epte, lui concède les pays de Rouen, d’Évreux et de Lisieux, en échange de son baptême et de l’engagement de défendre le fleuve contre d’autres Vikings. Le texte du traité n’est pas conservé ; on le connaît par une charte de 918 et par le récit, très romancé, de Dudon de Saint-Quentin, écrit vers l’an mil. Selon Dudon, Rollon aurait refusé de baiser le pied du roi et fait faire le geste par un de ses hommes, qui renversa le souverain. L’anecdote dit surtout l’orgueil des Normands du XIe siècle.

Le territoire s’agrandit ensuite par étapes : le Bessin et le pays d’Hiémois en 924, le Cotentin et l’Avranchin en 933. Le nom de Normandie, “terre des hommes du Nord”, apparaît dans les textes au tournant de l’an mil. Rollon meurt vers 930 ; son fils Guillaume Longue-Épée est assassiné en 942 ; c’est sous Richard Ier, qui règne jusqu’en 996, que le duché prend sa forme durable.

Les nouveaux maîtres se rendent visibles dans la pierre. Rollon est inhumé dans la cathédrale de Rouen, où son gisant, refait au XIVe siècle, est toujours en place, et Guillaume Longue-Épée repose à ses côtés. Fécamp, où les ducs installent leur palais, devient la résidence favorite de la lignée. Le récit de Dudon de Saint-Quentin, commandé par Richard Ier puis achevé pour son fils Richard II, a été rédigé pour donner à cette famille de chefs de guerre une généalogie glorieuse et des origines troyennes, à la manière des Francs.

Une assimilation rapide

Combien de Scandinaves se sont installés ? Les historiens s’accordent pour dire qu’ils étaient peu nombreux, quelques milliers au plus, presque tous des hommes. Ils ont épousé des femmes du pays, et leurs enfants ont grandi en parlant roman. Dudon rapporte qu’au milieu du Xe siècle, Guillaume Longue-Épée dut envoyer son fils à Bayeux pour qu’il apprenne le norrois, qu’on ne parlait déjà plus à Rouen. La langue scandinave a pourtant laissé des traces : les toponymes en -tot (ferme), en -bec (ruisseau), en -fleur (crique), les mots de la mer comme “vague”, “crique” ou “varech”, et des prénoms comme Anquetil ou Toutain.

En quelques décennies, les Normands ont adopté le christianisme, restauré les monastères qu’ils avaient pillés, dont celui du Mont-Saint-Michel, et mis en place une administration parmi les plus efficaces du royaume. Cette capacité à absorber ce qu’ils trouvaient et à en faire un outil de puissance explique leurs succès ultérieurs : la conquête de l’Angleterre en 1066, les principautés de Sicile et de Pouille, la participation à la première croisade.

L’archéologie confirme la rareté des colons. Les objets proprement scandinaves trouvés en Normandie tiennent dans une vitrine : deux fibules ovales en bronze, parure féminine typique du Xe siècle, découvertes en 1865 dans une tombe à Pîtres, au confluent de l’Andelle et de la Seine, quelques épées et haches draguées dans les fleuves, et la sépulture d’un homme enterré avec ses armes sur l’île de Groix, en Bretagne, restent les témoins les plus sûrs. Aucune ville, aucun cimetière scandinave n’a été identifié. La marque des Vikings en Normandie se lit dans les noms, les mots et les institutions bien plus que dans le sol.

Deux fibules ovales en bronze de type scandinave présentées dans une vitrine de musée.
Fibules ovales du Xe siècle découvertes en 1865 dans une tombe à Pîtres, dans l'Eure, l'un des rares objets scandinaves mis au jour en Normandie.

Un modèle d’intégration ?

Il faut se garder de faire du cas normand une leçon générale. Les Scandinaves ont été intégrés parce qu’ils ont reçu, dès 911, le statut de détenteurs légitimes de la terre et du pouvoir, ce qui leur permettait de dicter les termes de leur propre assimilation. D’autres groupes, comme les Bretons venus d’outre-Manche quelques siècles plus tôt, ont au contraire imposé leur langue au pays qu’ils rejoignaient. Les migrations du haut Moyen Âge ne suivent pas un seul modèle, et c’est ce qui rend leur étude passionnante. Notre rubrique Empires et frontières reviendra sur la façon dont le duché normand a ensuite redessiné la carte de l’Europe.

La restauration religieuse a été l’instrument le plus efficace de cette intégration. Guillaume Longue-Épée rétablit les moines à Jumièges vers 942 ; Richard Ier installe des bénédictins au Mont-Saint-Michel en 966 et fonde à Fécamp, en 990, une collégiale que son fils confie en 1001 au réformateur Guillaume de Volpiano. En un demi-siècle, les descendants des pillards deviennent les bâtisseurs d’abbayes les plus actifs du royaume, et les abbés qu’ils recrutent en Italie et en Bourgogne font de la Normandie un foyer de l’art roman.

Repères

  • 841 : premier sac de Rouen par une flotte scandinave.
  • 845 : Ragnar remonte la Seine jusqu’à Paris ; Charles le Chauve verse un tribut.
  • 885-886 : siège de Paris, défendu par le comte Eudes et l’évêque Gozlin.
  • 911 : traité de Saint-Clair-sur-Epte entre Charles le Simple et Rollon.
  • 924 et 933 : extensions du territoire concédé vers l’ouest.
  • 1066 : Guillaume, duc de Normandie, bat Harold à Hastings.
Thibault Lefranc

L'auteur

Thibault Lefranc

Thibault Lefranc a enseigné l'histoire médiévale et moderne pendant trente ans. Spécialiste de la formation des États et des frontières, il aime rappeler que les cartes sont toujours plus nettes que la réalité qu'elles prétendent décrire.

Tous ses articles

À lire ensuite

Recevez nos récits par courrier électronique

Deux fois par mois, nos nouveaux récits, une carte commentée et une archive redécouverte. Rien d'autre.