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Peuples & Terres
Villes et architecture

Le Mont-Saint-Michel, une abbaye entre le ciel et la marée

Depuis l'oratoire fondé par l'évêque Aubert en 708, les moines ont bâti sur un rocher de granit un empilement d'églises et de salles gothiques. Après un siècle d'ensablement, le site a retrouvé sa nature d'île.

Julien Marchetti
Julien Marchetti
Publié le · 7 min de lecture
Le Mont-Saint-Michel et sa flèche dorée émergeant de la baie à marée haute, sous une lumière rasante.

Un rocher de granit haut de quatre-vingts mètres, posé au milieu d’une baie où la mer se retire sur plus de quinze kilomètres avant de revenir à grande vitesse; par-dessus, un village serré, et au sommet une abbaye dont la flèche culmine à cent cinquante-sept mètres au-dessus des grèves. Le Mont-Saint-Michel est à la fois un chef-d’œuvre d’architecture médiévale et un défi permanent au paysage qui l’entoure. Quinze siècles d’histoire s’y superposent, et les dernières décennies ont ajouté un chapitre inattendu: celui de la restitution de son caractère maritime.

Une vision, un oratoire, une abbaye

Selon un récit rédigé au IXe siècle, l’archange Michel apparaît en songe en 708 à Aubert, évêque d’Avranches, et lui ordonne de construire un sanctuaire sur le mont Tombe, un îlot alors entouré de forêt et de marais. L’oratoire, consacré le 16 octobre 709, accueille des chanoines. En 966, le duc de Normandie Richard Ier les remplace par des bénédictins venus de Saint-Wandrille: l’abbaye est née, et avec elle un pèlerinage qui attire bientôt des foules de toute l’Europe du Nord.

Les moines entreprennent au XIe siècle une église abbatiale romane dont le chantier commence en 1023. Le rocher étant trop étroit pour porter une nef de soixante-dix mètres, ils bâtissent d’abord des cryptes et des salles souterraines qui servent de fondations et de contreforts: la chapelle Notre-Dame-sous-Terre, vestige du sanctuaire carolingien, est ainsi enfermée dans la maçonnerie. La nef, dont quatre travées subsistent, montre des murs épais et un berceau de bois caractéristiques du premier art roman normand.

La Merveille

Au début du XIIIe siècle, après la conquête de la Normandie par Philippe Auguste en 1204, le roi finance la reconstruction des bâtiments conventuels incendiés pendant les combats. Entre 1211 et 1228, les maçons élèvent sur le flanc nord du rocher deux corps de bâtiments à trois niveaux, adossés à la pente: on les appelle la Merveille. En bas, l’aumônerie et le cellier; au milieu, la salle des Hôtes et la salle des Chevaliers, où travaillaient les copistes; en haut, le réfectoire et le cloître, jardin suspendu entouré d’arcades de pierre fine, ouvert par une baie sur la baie et le ciel. Cet ensemble gothique, construit en moins de vingt ans, reste l’un des plus cohérents d’Europe.

Pendant la guerre de Cent Ans, le Mont, fortifié, résiste à tous les assauts anglais, notamment au siège de 1424; il est le seul point de Normandie à ne jamais tomber. Les remparts qui ceinturent le village datent de cette période. Après l’effondrement du chœur roman en 1421, un nouveau chœur gothique flamboyant est bâti entre 1446 et 1523, hérissé d’arcs-boutants et d’un escalier de dentelle qui monte vers les toits.

Cloître de la Merveille du Mont-Saint-Michel avec sa double rangée de fines colonnes autour du jardin.
Le cloître de la Merveille, achevé en 1228 au sommet du bâtiment nord, suspendu entre l'abbaye et la mer.

Le Mont fut d’abord un lieu de pèlerinage, l’un des plus fréquentés de l’Occident médiéval avec Rome et Compostelle. Les « miquelots » traversaient les grèves à pied, guidés par des passeurs qui connaissaient les sables mouvants et l’heure de la marée; beaucoup y laissèrent la vie, ce qui valut au rocher le surnom de Mont-Saint-Michel « au péril de la mer ». En 1333 puis en 1457 et 1458, des milliers d’enfants et d’adolescents venus d’Allemagne et de Flandre s’y rendent en bandes, sans leurs parents, phénomène que les chroniqueurs n’expliquent pas. En 1469, Louis XI y fonde l’ordre de Saint-Michel, premier ordre de chevalerie royal français, dont les chevaliers se réunissent dans la salle des Chevaliers de la Merveille.

Prison, puis monument

La ferveur décline aux XVIIe et XVIIIe siècles; les bâtiments servent déjà de prison d’État sous l’Ancien Régime. À la Révolution, les moines sont chassés et l’abbaye devient une maison de détention qui enferme jusqu’à sept cents prisonniers, dont Barbès et Blanqui. Le sommet est baptisé, avec ironie, la « Bastille des mers ». Cette fonction, qui a dégradé les salles et muré les fenêtres, a aussi sauvé les murs de la démolition. La prison ferme en 1863, sous la pression d’intellectuels comme Victor Hugo, et le Mont est classé monument historique en 1874.

Le Mont-Saint-Michel est pour la France ce que la grande pyramide est pour l’Égypte. Il faut le préserver de toute mutilation.

Victor Hugo, lettre de 1836

Les Monuments historiques entreprennent alors une restauration profonde. En 1897, l’architecte Victor Petitgrand coiffe la tour de croisée d’une flèche néogothique, et le sculpteur Emmanuel Frémiet y place une statue dorée de saint Michel terrassant le dragon, haute de plus de quatre mètres. Cette silhouette, que l’on croit médiévale, a donc un peu plus d’un siècle. Le site est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1979, en même temps que les grottes de la Vézère. Depuis 2001, une communauté des Fraternités monastiques de Jérusalem y assure à nouveau la prière quotidienne.

Le premier architecte chargé du site après la fermeture de la prison, Édouard Corroyer, à partir de 1872, dégage les salles murées et publie une description qui fait connaître l’abbaye aux savants. Une trace de la période carcérale a été conservée: la grande roue installée vers 1820, cage de bois de plus de six mètres dans laquelle marchaient des détenus pour hisser les vivres le long d’un plan incliné. La vie religieuse est revenue en 1966, pour le millénaire de l’arrivée des bénédictins, puis de façon permanente en 2001 avec l’installation des Fraternités monastiques de Jérusalem, qui assurent aujourd’hui les offices.

Barrage du Couesnon à marée basse, avec ses vannes d'acier et les bancs de sable de la baie.
Le barrage sur le Couesnon, mis en service en 2009 pour chasser les sédiments et rendre au Mont son caractère maritime.

Rendre le Mont à la mer

Les marées de la baie sont parmi les plus fortes d’Europe, avec un marnage qui atteint près de quatorze mètres lors des grands coefficients. Pourtant, au XXe siècle, le Mont avait cessé d’être une île. La digue-route construite en 1879 pour relier le rocher au continent, les polders gagnés sur la baie et la canalisation du Couesnon avaient favorisé l’accumulation des sédiments; les prés-salés gagnaient chaque année, et les parkings s’étalaient au pied des remparts.

Un vaste chantier, décidé en 1995 et mené de 2005 à 2015, a inversé le mouvement. Un barrage sur le Couesnon, mis en service en 2009, retient l’eau de la marée montante et la relâche à marée descendante pour chasser les sables. La digue a été démolie et remplacée en 2014 par une passerelle sur pilotis conçue par l’architecte autrichien Dietmar Feichtinger, qui laisse circuler l’eau; les parkings ont été reportés sur le continent, à deux kilomètres et demi, et des navettes conduisent les visiteurs. Depuis 2015, lors des grandes marées, l’eau entoure de nouveau le rocher et recouvre la passerelle quelques heures. Le Mont accueille environ trois millions de visiteurs par an, ce qui en fait, hors Paris, l’un des sites les plus fréquentés de France, comparable à la Cité de Carcassonne. On retrouvera d’autres monuments et villes remarquables dans notre rubrique Villes et architecture, et l’histoire des ducs qui ont protégé l’abbaye dans l’article consacré aux Vikings en Normandie.

Le Mont-Saint-Michel est une commune d’une trentaine d’habitants qui reçoit de l’ordre de deux millions et demi de visiteurs par an, ce qui en fait le site le plus fréquenté de France hors Paris. En 2023, l’abbatiale a célébré le millénaire du début de son chantier, engagé en 1023; le président de la République y est venu le 5 juin pour inaugurer une exposition consacrée à l’histoire du monument. Le site fait aussi partie, depuis 1998, du bien en série des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France.

Repères

  • 708: fondation de l’oratoire par Aubert, évêque d’Avranches.
  • 966: installation des bénédictins par Richard Ier de Normandie.
  • 1211-1228: construction de la Merveille.
  • 1863: fermeture de la prison; 1874: classement monument historique; 1897: flèche et statue de l’archange.
  • 2009-2015: barrage sur le Couesnon, passerelle et rétablissement du caractère maritime.
Julien Marchetti

L'auteur

Julien Marchetti

Julien Marchetti est historien de l'architecture et des villes. Formé à Lyon puis à Paris, il s'intéresse à la manière dont les techniques de construction, les pouvoirs et les habitants façonnent ensemble les paysages urbains.

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