Les immeubles à balcons filants, les larges avenues plantées d’arbres qui convergent vers une place en étoile, les perspectives ouvertes sur un monument: ce Paris que le monde entier reconnaît a été dessiné en moins de deux décennies. Le 22 juin 1853, Napoléon III nomme Georges-Eugène Haussmann préfet de la Seine, avec une mission simple: rendre la capitale salubre, circulable et digne d’un empire. Jusqu’à sa disgrâce en janvier 1870, le préfet mène l’une des plus vastes opérations d’urbanisme de l’histoire européenne, admirée et détestée dans les mêmes proportions.
Une ville étouffée
Au milieu du XIXe siècle, Paris compte plus d’un million d’habitants entassés dans un tissu de ruelles hérité du Moyen Âge. L’épidémie de choléra de 1832 a fait près de vingt mille morts; celle de 1849 frappe de nouveau. L’eau se puise dans la Seine ou dans des puits contaminés. Les révolutions de 1830 et 1848 ont montré qu’une barricade se dresse en quelques minutes dans une rue de cinq mètres de large. Napoléon III, qui a vécu en exil à Londres et admiré ses parcs et ses squares, arrive au pouvoir avec un plan tracé de sa main, sur lequel des lignes de couleur indiquent les voies à percer.
Haussmann, juriste alsacien passé par plusieurs préfectures de province, apporte à ce programme une méthode implacable. Il fait dresser un plan précis de la ville par triangulation, s’entoure d’ingénieurs et d’architectes, et impose aux propriétaires expropriés des procédures accélérées. Les travaux sont financés par des emprunts municipaux, puis, quand le Corps législatif rechigne, par les bons de la Caisse des travaux de Paris, une dette parallèle qui atteindra des centaines de millions de francs.
Percées, égouts et parcs
Le premier chantier est la « grande croisée »: l’axe nord-sud du boulevard de Sébastopol prolongé par le boulevard Saint-Michel, croisant l’axe est-ouest de la rue de Rivoli, achevée jusqu’à la rue Saint-Antoine. Suivent les boulevards Haussmann, Malesherbes, Voltaire, l’avenue de l’Opéra, la place de l’Étoile et ses douze avenues, les gares reliées par de nouvelles voies. L’île de la Cité, quartier populaire et dense, est presque entièrement rasée pour laisser place à l’Hôtel-Dieu, à la préfecture de police et au tribunal de commerce. En 1860, l’annexion des communes suburbaines, de Passy à Belleville, porte le nombre d’arrondissements de douze à vingt et la population à près de 1,7 million d’habitants.
Sous la surface, l’ingénieur Eugène Belgrand double la longueur des égouts et fait venir l’eau des sources de la Dhuis, en 1865, puis de la Vanne, par des aqueducs de plus de cent kilomètres, héritiers lointains de celui qui alimentait Nîmes par le pont du Gard. Adolphe Alphand aménage les bois de Boulogne et de Vincennes, les parcs Monceau, des Buttes-Chaumont, ouvert en 1867, et Montsouris, ainsi que des dizaines de squares. Gabriel Davioud dessine les bancs, les kiosques, les fontaines et les candélabres qui forment encore le mobilier urbain de la ville. L’Opéra de Charles Garnier, commencé en 1861, ne sera inauguré qu’en 1875, après la chute de l’Empire.
Le décor de la rue est pensé dans le même mouvement. Victor Baltard élève de 1854 à 1874 les douze pavillons de fonte et de verre des Halles centrales, puis l’église Saint-Augustin, dont l’ossature métallique est visible sous la pierre. Le concours de 1861 donne à Charles Garnier le chantier de l’Opéra, inauguré en 1875. Le service des promenades d’Alphand plante des dizaines de milliers d’arbres d’alignement, et l’architecte Gabriel Davioud dessine un mobilier urbain uniforme, bancs, kiosques, grilles d’arbres, fontaines, colonnes d’affichage concédées en 1868 à l’imprimeur Gabriel Morris, auxquelles s’ajoutent, après 1872, les fontaines à boire offertes par Richard Wallace.

L’immeuble haussmannien
Le long des nouvelles voies, les promoteurs élèvent des immeubles soumis à un règlement strict. La hauteur est fixée en fonction de la largeur de la rue, les façades en pierre de taille s’alignent sans saillie, et les corniches se poursuivent d’un bâtiment à l’autre. Le type se répète: rez-de-chaussée commercial, entresol, deuxième étage noble avec un balcon filant, étages courants de plus en plus modestes, cinquième étage avec balcon de nouveau, et combles mansardés en zinc pour les domestiques. Cette hiérarchie verticale reproduit la société du temps dans un seul escalier. Les rues percées relient aussi désormais des monuments dégagés, comme la cathédrale Notre-Dame, dont Viollet-le-Duc achève au même moment la restauration avant de partir pour Carcassonne.
Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel).
Charles Baudelaire, « Le Cygne », Les Fleurs du Mal, édition de 1861
Le prix social est lourd. Les démolitions déplacent, selon les estimations, plus de 350 000 personnes en dix-sept ans. Les loyers du centre doublent, et les ouvriers refoulés des quartiers percés s’installent dans les communes annexées le 1er janvier 1860, Belleville, Ménilmontant, La Villette, Grenelle ou Montmartre, où l’on bâtit vite et mal. La ville se sépare en un ouest bourgeois et un est populaire, partage que la géographie parisienne conserve encore. La spéculation foncière qui accompagne les percées inspire à Émile Zola le roman La Curée, publié en 1871, où le personnage d’Aristide Saccard bâtit sa fortune sur les expropriations.
Les critiques
Dès les années 1860, les oppositions se multiplient. Les nostalgiques déplorent la disparition de quartiers entiers, de rues et d’églises que Charles Marville photographie avant démolition, à la demande de la Ville elle-même. Les républicains dénoncent le coût: en 1868, Jules Ferry publie Les Comptes fantastiques d’Haussmann, jeu de mots sur les Contes d’Hoffmann, où il accuse le préfet d’avoir dissimulé une dette colossale. Les historiens ont aussi souligné les effets sociaux: les loyers du centre s’envolent, et les ouvriers, chassés par les démolitions, s’entassent dans les arrondissements périphériques annexés en 1860, esquissant la séparation entre l’ouest bourgeois et l’est populaire qui marque encore la capitale.
La question de l’intention militaire a été beaucoup débattue. Haussmann lui-même, dans ses Mémoires, reconnaît que les nouvelles voies permettaient le passage des troupes et rendaient les barricades plus difficiles, tout en affirmant que ce n’était pas leur premier objet. La Commune de 1871 montrera que des barricades pouvaient encore se dresser, mais aussi que l’artillerie les balayait sur les grands axes.

Un héritage durable
Congédié en janvier 1870 par un Empire qui cherchait à se libéraliser, Haussmann laisse un chantier que la IIIe République poursuivra pendant quarante ans: l’avenue de l’Opéra, le boulevard Saint-Germain ou le boulevard Haussmann lui-même ne sont achevés qu’au début du XXe siècle. Près de soixante pour cent du bâti parisien actuel date de cette période ou en applique les règles, et le modèle a été imité de Lyon à Bruxelles et à Buenos Aires. Les lecteurs qui s’intéressent aux transformations urbaines de la même époque trouveront d’autres exemples dans la rubrique Villes et architecture, ou dans notre article sur Lyon et ses traboules.
Haussmann lui-même connaît une fin de carrière discrète. Sénateur sous l’Empire, il siège comme député bonapartiste de la Corse de 1877 à 1881, puis rédige ses Mémoires, publiés en trois volumes de 1890 à 1893, où il défend son bilan chiffre à chiffre. Il meurt à Paris le 11 janvier 1891 et repose au cimetière du Père-Lachaise. Le boulevard qui porte son nom lui avait été dédié dès 1864, de son vivant et par décret impérial, ce qui n’est pas la moindre des singularités de cette carrière.
Repères
- 22 juin 1853: nomination de Haussmann comme préfet de la Seine.
- 1854-1858: percement du boulevard de Sébastopol, première grande voie nouvelle.
- 1er janvier 1860: annexion des communes suburbaines, Paris passe à vingt arrondissements.
- 1865: arrivée des eaux de la Dhuis; 1867: ouverture du parc des Buttes-Chaumont.
- 5 janvier 1870: révocation du préfet; 1875: inauguration de l’Opéra Garnier.

