Lyon se lit de haut en bas. Sur la colline de Fourvière, les gradins de deux théâtres romains regardent la ville que les empereurs ont voulue comme capitale des Gaules. Au pied de la pente, les cours et les galeries du Vieux-Lyon rappellent le temps des foires et des banquiers italiens. En face, sur l’autre colline, celle de la Croix-Rousse, les hautes fenêtres des ateliers de soie racontent les canuts et leurs révoltes. Reliant ces quartiers, des passages couverts qui traversent les immeubles d’une rue à l’autre, les traboules, forment un labyrinthe que la ville a fini par reconnaître comme un patrimoine à part entière.
Lugdunum, la colline des Gaules
En 43 avant notre ère, Lucius Munatius Plancus, gouverneur de la Gaule chevelue, fonde sur ordre du Sénat une colonie romaine sur la colline de Fourvière, au confluent du Rhône et de la Saône. Elle accueille les colons chassés de Vienne par les Allobroges. Lugdunum grandit vite: en 27 avant notre ère, Auguste en fait la capitale de la Gaule lyonnaise et le siège de l’administration des trois provinces gauloises. En 12 avant notre ère, son gendre Drusus inaugure au confluent, sur la pente de la Croix-Rousse, le sanctuaire fédéral des Trois Gaules, où les délégués de soixante peuples célèbrent chaque année le culte de Rome et de l’empereur. Un an plus tard, en 10 avant notre ère, le futur empereur Claude naît dans la ville.
Sur Fourvière, le grand théâtre, commencé sous Auguste et agrandi au IIe siècle jusqu’à dix mille places, voisine avec un odéon couvert destiné à la musique. Quatre aqueducs, dont celui du Gier long de quatre-vingt-six kilomètres, alimentent la ville haute en franchissant les vallées par des siphons de plomb, une technique différente de celle des grandes arches du pont du Gard. L’amphithéâtre des Trois Gaules, à la Croix-Rousse, est le lieu où, en 177, quarante-huit chrétiens, dont l’esclave Blandine et l’évêque Pothin, sont suppliciés. Après une lutte pour le trône impérial perdue en 197 sous ses murs, Lugdunum décline lentement et se replie sur les bords de Saône.
Deux empereurs sont nés à Lugdunum: Claude, en 10 avant notre ère, et Caracalla, en 188. En 1528, un vigneron de la Croix-Rousse découvre dans sa vigne deux fragments d’une grande plaque de bronze: la Table claudienne, qui reproduit le discours prononcé par Claude devant le Sénat en 48 pour ouvrir la magistrature aux notables gaulois. Elle est aujourd’hui la pièce maîtresse du musée Lugdunum. C’est aussi dans l’amphithéâtre des Trois Gaules qu’en 177, sous Marc Aurèle, une quarantaine de chrétiens, dont l’évêque Pothin et la jeune esclave Blandine, sont suppliciés: le premier martyre collectif attesté en Gaule.
Le Vieux-Lyon et la ville des foires
Au Moyen Âge, la ville se serre entre le fleuve et la colline, autour de la cathédrale Saint-Jean, commencée en 1180, et des quartiers Saint-Paul et Saint-Georges. Le tournant survient au XVe siècle: le roi accorde à Lyon des foires franches, quatre par an à partir de 1463, qui attirent les marchands et les banquiers de Florence, de Gênes et d’Allemagne. La ville devient une place financière européenne et, avec l’installation des premiers imprimeurs dès 1473, un grand centre du livre. Les familles enrichies bâtissent alors sur des parcelles étroites et profondes des immeubles dont les cours intérieures, desservies par des galeries superposées et des escaliers à vis, montrent le goût italien: la maison Thomassin, l’hôtel de Gadagne, la galerie Philibert Delorme rue Juiverie.
C’est dans ce tissu dense que se multiplient les traboules. Le mot, dérivé du latin transambulare, « marcher à travers », désigne un passage qui traverse un ou plusieurs immeubles pour relier deux rues. Elles permettaient de gagner rapidement la Saône depuis les rues parallèles, sans faire le tour. On en dénombre aujourd’hui plusieurs centaines dans la ville, dont une cinquantaine ouvertes au public dans le Vieux-Lyon grâce à des conventions passées entre la Ville et les copropriétés. La plus célèbre, la longue traboule, traverse quatre cours entre la rue du Bœuf et la rue Saint-Jean.
Les foires font aussi de Lyon, dès 1473, l’une des premières villes d’imprimerie d’Europe, la seconde du royaume après Paris. Les ateliers de la rue Mercière, ceux de Sébastien Gryphe ou de Jean de Tournes, publient en 1532 le Pantagruel de Rabelais, alors médecin à l’Hôtel-Dieu, puis les poèmes de Louise Labé en 1555. La même prospérité finance les cours à galeries du Vieux-Lyon: en 1536, Philibert Delorme, de retour de Rome, dessine pour l’hôtel Bullioud, rue Juiverie, une galerie suspendue sur trompes qui est le premier manifeste de l’architecture classique à Lyon.

Les canuts de la Croix-Rousse
Au XIXe siècle, l’industrie de la soie, implantée depuis François Ier, quitte les rez-de-chaussée du centre pour la colline de la Croix-Rousse. Le métier à tisser mis au point par Joseph-Marie Jacquard en 1801, qui commande les fils par des cartes perforées, mesure près de quatre mètres de haut: il faut des ateliers à plafonds hauts et larges fenêtres. Des immeubles de cinq ou six étages se dressent sur la pente à partir de 1820, où vivent et travaillent les canuts, tisserands travaillant à façon pour des négociants. Les pentes sont percées de traboules qui permettent de descendre les pièces de soie vers les entrepôts de la Presqu’île à l’abri de la pluie.
Vivre en travaillant ou mourir en combattant.
Devise inscrite sur le drapeau noir des canuts lors de l’insurrection de novembre 1831
Le refus des négociants d’appliquer un tarif minimum déclenche en novembre 1831 la première grande insurrection ouvrière de l’ère industrielle. Les canuts tiennent la ville plusieurs jours avant que l’armée ne la reprenne. Une seconde révolte, en avril 1834, est réprimée dans le sang, et une troisième éclate en 1848. Ces épisodes fondent la mémoire sociale de la ville et la réputation de la Croix-Rousse comme « colline qui travaille », face à Fourvière, « colline qui prie ». Un siècle plus tard, les traboules serviront aux résistants pour échapper aux patrouilles de l’occupant, dans une ville qui fut l’un des centres de la Résistance.
Les traboules ont servi une dernière fois pendant l’Occupation. Lyon, en zone libre jusqu’en novembre 1942, devient le principal foyer de la Résistance intérieure; ses passages permettent d’échapper aux filatures et de faire circuler les journaux clandestins. C’est dans la banlieue, à Caluire, que Jean Moulin est arrêté le 21 juin 1943 par Klaus Barbie. La cour des Voraces, sur les pentes de la Croix-Rousse, avec son escalier ouvert de six étages bâti dans les années 1840, en est devenue le symbole. Le titre de « capitale de la Résistance » a été donné à la ville par le général de Gaulle le 14 septembre 1944.

Une ville reconnue
Menacé de démolition par un projet autoroutier dans les années 1960, le Vieux-Lyon est devenu en 1964 le premier secteur sauvegardé créé en France en application de la loi Malraux. En 1998, l’UNESCO a inscrit au patrimoine mondial le site historique de Lyon, près de cinq cents hectares qui vont de Fourvière à la Croix-Rousse en passant par la Presqu’île, au titre de la continuité urbaine exceptionnelle de deux mille ans. Les visiteurs peuvent suivre cette histoire depuis le musée Lugdunum, aménagé dans la colline à côté des théâtres, jusqu’à la Maison des canuts, où l’on fait encore fonctionner des métiers Jacquard. Pour comparer avec une capitale transformée par un urbanisme volontaire, on lira notre article sur le Paris d’Haussmann, dont Lyon s’est inspiré sous le préfet Vaïsse; d’autres villes sont à découvrir dans la rubrique Villes et architecture, et les origines de la Gaule romaine dans l’article sur Alésia.
À voir aujourd’hui
- Les théâtres romains de Fourvière et le musée Lugdunum.
- L’amphithéâtre des Trois Gaules, au pied de la Croix-Rousse.
- Le Vieux-Lyon: cathédrale Saint-Jean, hôtel de Gadagne, longue traboule de la rue du Bœuf.
- La cour des Voraces et les pentes de la Croix-Rousse.
- La Maison des canuts, rue d’Ivry, pour les démonstrations de tissage.

