Aller au contenu
Peuples & Terres
Civilisations anciennes

Le pont du Gard, cinquante kilomètres d’eau pour Nîmes

Au premier siècle de notre ère, les ingénieurs romains firent franchir le Gardon à un aqueduc de trois étages d'arches. Prouesse technique, il survécut à l'abandon de sa fonction et devint route, carrière et monument.

Julien Marchetti
Julien Marchetti
Publié le · 7 min de lecture
Les trois niveaux d'arches en pierre dorée du pont du Gard enjambant le Gardon dans la lumière du soir.

Quand on aperçoit le pont du Gard depuis la rive du Gardon, la première impression est celle d’une démesure: trois rangs d’arches superposés, près de quarante-neuf mètres de haut, des blocs de calcaire de plusieurs tonnes posés sans mortier. Puis vient l’étonnement devant la fonction. Ce géant n’a pas été bâti pour faire passer des hommes, mais un simple canal d’eau, large de moins d’un mètre vingt, qui reliait les sources d’Uzès à la ville de Nîmes. Il est le morceau le plus spectaculaire d’un ouvrage de cinquante kilomètres, presque entièrement enterré, qui témoigne de ce que l’ingénierie romaine savait accomplir au premier siècle de notre ère.

Un fil d’eau tendu sur cinquante kilomètres

Nemausus, la Nîmes romaine, disposait déjà d’une source abondante, celle du sanctuaire de la Fontaine. Mais la ville, colonie prospère, voulait des thermes, des fontaines publiques et des maisons alimentées en eau courante. Les ingénieurs allèrent chercher cette eau aux sources de l’Eure, près d’Uzès, à vingt kilomètres à vol d’oiseau. Le relief des garrigues et la vallée profonde du Gardon obligèrent à un tracé de cinquante kilomètres, en grande partie souterrain ou adossé au flanc des collines. Le défi tenait dans la pente: l’altitude de la source ne dépasse que de dix-sept mètres celle du bassin de réception à Nîmes, ce qui impose une déclivité moyenne de trente-quatre centimètres par kilomètre, et, sur certains tronçons, de quelques centimètres seulement. Une telle précision, obtenue avec des instruments de visée simples comme le chorobate, force encore l’admiration.

La date de construction a longtemps été placée sous Auguste, à cause du nom d’Agrippa, son gendre. Les recherches menées à partir des années 1980, notamment par Guilhem Fabre, Jean-Luc Fiches et Jean-Louis Paillet, ont fait descendre cette datation: les monnaies et la céramique trouvées dans les tranchées de fondation situent le chantier vers le milieu du premier siècle, sous Claude ou Néron, entre 40 et 60 de notre ère. Le chantier aurait duré une quinzaine d’années et employé un millier d’ouvriers.

La technique du pont

Pour franchir le Gardon, dont les crues sont redoutables, les bâtisseurs ont dressé trois niveaux d’arches. Le premier compte six arches, dont la plus large, au-dessus du lit de la rivière, atteint vingt-quatre mètres cinquante d’ouverture; le deuxième en compte onze, et le troisième, qui porte le canal, trente-cinq aujourd’hui, contre quarante-sept à l’origine, puisque l’extrémité orientale a été démolie. La longueur actuelle au niveau supérieur est de deux cent soixante-quinze mètres. Les deux niveaux inférieurs sont montés en grand appareil, sans liant, avec des blocs pesant jusqu’à six tonnes extraits de la carrière de l’Estel, à six cents mètres en aval. Les pierres en saillie qui hérissent les piles servaient d’appui aux échafaudages et aux cintres de bois. Sur le niveau supérieur, le canal, enduit d’un mortier étanche, était couvert de dalles.

Le castellum divisorium, bassin de répartition découvert à Nîmes en 1844, marque l’aboutissement de l’aqueduc: un bassin circulaire d’où partaient dix conduites de plomb vers les quartiers de la ville. Il reste l’un des rares exemples conservés de ce type d’ouvrage, avec celui de Pompéi.

Les blocs portent encore les marques du chantier. Sur plusieurs pierres, on lit des lettres et des chiffres gravés, comme FR S II, abréviation de frons sinistra, face gauche, deuxième rang : les tailleurs numérotaient les éléments à la carrière pour que les maçons les posent sans hésiter. Près de Sernhac, l’aqueduc traverse la colline par deux tunnels creusés au pic, la Perrotte et les Cantarelles, où les traces d’outils et les niches à lampes restent visibles.

Pierres en saillie sur une pile du pont du Gard, vestiges des supports d'échafaudage romains.
Bossages laissés en saillie sur les piles du pont du Gard, appuis des échafaudages et des cintres lors du chantier du Ier siècle.

Le lent abandon

L’aqueduc a fonctionné pendant environ cinq siècles. Son ennemi ne fut pas la guerre, mais le calcaire: l’eau des sources d’Uzès, très chargée, déposa dans le canal des concrétions qui atteignent par endroits près de cinquante centimètres d’épaisseur et réduisirent progressivement le débit. Faute d’entretien après la fin de l’Empire, des dérivations sauvages pour l’irrigation et l’effondrement de tronçons mirent fin au service au cours du VIe siècle. Le pont, lui, resta debout. Au Moyen Âge, on tailla dans ses piles du deuxième niveau pour faire passer des charrois, ce qui affaiblit l’édifice; les seigneurs locaux prélevèrent un péage. On récupéra aussi les pierres des tronçons voisins pour bâtir des maisons et des églises.

Des visiteurs de marque

Le pont n’a jamais été oublié. En janvier 1660, Louis XIV, en route vers Saint-Jean-de-Luz pour y épouser l’infante Marie-Thérèse, fait halte pour le voir. Les compagnons du Tour de France, tailleurs de pierre et charpentiers qui parcouraient le royaume d’atelier en atelier, en firent une étape obligée : ils ont gravé sur les pierres du niveau supérieur leurs noms et les emblèmes de leurs corporations, avec des dates qui s’échelonnent du XVIIIe au XIXe siècle. Après Rousseau, Stendhal, dans les Mémoires d’un touriste de 1838, dit avoir été saisi par la sobriété d’un monument sans aucun ornement.

Je restai là plusieurs heures dans une contemplation ravissante. Je me perdais comme un insecte dans cette immensité.

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, livre VI, à propos de sa visite de 1738

Du monument aux touristes

Le regard changea au XVIIIe siècle. En 1743-1747, les États de Languedoc firent construire par l’ingénieur Henri Pitot un pont routier accolé au premier niveau, côté aval, pour épargner l’ouvrage antique tout en maintenant le passage. Sous le Second Empire, entre 1855 et 1858, l’architecte Charles Laisné dirigea une restauration importante, consolidant les piles et remplaçant les pierres les plus dégradées. Le pont figure sur la première liste des monuments historiques en 1840, et il est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1985.

À la fin du XXe siècle, le site, envahi par les voitures et les commerces improvisés, fut réaménagé: les parkings furent repoussés, les abords replantés, et un musée ouvrit en 2000 sur la rive gauche pour expliquer l’aqueduc et la vie des garrigues. Le pont accueille aujourd’hui plus d’un million de visiteurs par an. Ceux qui souhaitent suivre l’aqueduc sur toute sa longueur peuvent encore repérer, dans les bois entre Vers et Nîmes, des tunnels, des ponts plus modestes et de longs murs porteurs recouverts de concrétions. Pour comparer avec d’autres réalisations de l’urbanisme romain en Gaule, on lira nos articles sur Lugdunum et sur la Marseille antique, ou l’on parcourra la rubrique Civilisations anciennes. Les amateurs d’architecture militaire trouveront un autre exemple de longévité dans la Cité de Carcassonne.

Le monument a aussi prouvé sa solidité face au Gardon. Lors de la crue du 30 septembre 1958, l’une des plus fortes connues, l’eau est montée jusqu’aux arches du deuxième niveau et a emporté des ponts modernes en aval, sans ébranler la maçonnerie romaine, dont les piles sont profilées en avant-bec pour fendre le courant. La largeur de la grande arche centrale n’avait rien de décoratif.

Le canal du niveau supérieur du pont du Gard, tapissé de concrétions calcaires.
Le canal de l'aqueduc au sommet du pont du Gard, dont les parois sont couvertes des dépôts calcaires accumulés pendant cinq siècles de service.

À voir aujourd’hui

  • Le pont lui-même, avec la promenade sur le pont routier de Pitot et, sur réservation, la traversée du canal au niveau supérieur.
  • Le musée du site, sur la rive gauche, consacré à l’aqueduc et aux techniques romaines.
  • La carrière de l’Estel, en aval, d’où provient la pierre du monument.
  • Le castellum divisorium, rue de la Lampèze, à Nîmes, point d’arrivée de l’eau.
Julien Marchetti

L'auteur

Julien Marchetti

Julien Marchetti est historien de l'architecture et des villes. Formé à Lyon puis à Paris, il s'intéresse à la manière dont les techniques de construction, les pouvoirs et les habitants façonnent ensemble les paysages urbains.

Tous ses articles

À lire ensuite

Recevez nos récits par courrier électronique

Deux fois par mois, nos nouveaux récits, une carte commentée et une archive redécouverte. Rien d'autre.