Marseille aime rappeler qu’elle a vingt-six siècles. La ville doit cet âge à des marins ioniens venus de Phocée, cité grecque de la côte d’Asie Mineure, aujourd’hui Foça en Turquie. Vers 600 avant notre ère, ils s’installent au fond d’une calanque bien abritée, le Lacydon, l’actuel Vieux-Port, et fondent Massalia. Le récit de cette fondation, transmis par des auteurs antiques, mêle un mariage, un banquet et une alliance entre nouveaux venus et populations locales. Derrière la légende, l’archéologie permet aujourd’hui de reconstituer la naissance de la première ville de France.
Un mariage entre deux mondes
La version la plus célèbre est celle de Justin, qui résume au IIIe siècle de notre ère l’œuvre perdue de l’historien Trogue Pompée, lui-même originaire de Gaule narbonnaise. Les Phocéens, conduits par Protis, abordent sur le territoire des Ségobriges, peuple ligure dont le roi, Nannus, célèbre ce jour-là les noces de sa fille Gyptis. Selon la coutume, la jeune femme doit désigner son époux en lui tendant une coupe d’eau. Elle la présente à Protis, l’étranger invité au banquet. Le roi accepte et offre aux Grecs le site où ils bâtiront leur ville.
Une variante, plus ancienne, est rapportée par Athénée d’après Aristote: le Grec s’y appelle Euxénos et la princesse Petta, rebaptisée Aristoxéné. Dans les deux cas, le message est le même. La fondation de Massalia est présentée comme un accord pacifique, scellé par une union, entre colons et indigènes. Ce récit idéalisé cache sans doute des rapports plus tendus: Justin lui-même raconte que le successeur de Nannus tenta plus tard de s’emparer de la ville par surprise, et que le complot fut déjoué grâce à la confidence d’une femme ligure.
Les Gaulois apprirent des Grecs une vie plus policée, abandonnant leur rudesse barbare; ils s’accoutumèrent à cultiver la terre et à entourer leurs villes de murailles.
Justin, Abrégé des Histoires philippiques de Trogue Pompée, livre XLIII
Pourquoi Phocée est venue si loin
Les Phocéens n’étaient pas des agriculteurs en quête de terres, mais des commerçants et des explorateurs. Hérodote les décrit comme les premiers Grecs à avoir accompli de longues navigations, jusqu’à l’Adriatique, l’Étrurie et l’Ibérie, sur des navires de guerre légers plutôt que sur des cargos. Le sud de la Gaule les intéressait pour une raison précise: l’embouchure du Rhône ouvrait vers l’intérieur des terres, vers l’étain de l’Atlantique et vers les peuples celtiques qui achetaient le vin, la céramique et les objets de bronze méditerranéens. Massalia devient le point d’échange entre ces deux univers.
La ville prospère rapidement. Elle frappe monnaie, la drachme massaliète circulera dans toute la Gaule, et fonde à son tour des comptoirs le long des côtes: Agathé, devenue Agde, Olbia près de Hyères, Antipolis, aujourd’hui Antibes, Nikaia, la future Nice, et jusqu’en Espagne Emporion, l’actuelle Empúries. Vers 330 avant notre ère, un de ses citoyens, l’astronome et navigateur Pythéas, quitte la ville pour explorer les mers du nord et décrit les côtes de la Grande-Bretagne, l’ambre et une mystérieuse Thulé, à l’extrême nord de l’Europe. Massalia se dote aussi d’institutions réputées, un conseil de six cents membres, les timouques, qu’Aristote cite en exemple d’aristocratie bien ordonnée.
La cité mère ne survit pas longtemps à la fondation de sa colonie. Vers 546 avant notre ère, le général perse Harpage assiège Phocée; plutôt que de se soumettre, une partie des habitants embarque avec les statues des dieux et gagne Alalia, en Corse, comptoir fondé vingt ans plus tôt. Vers 540, une flotte étrusque et carthaginoise les affronte au large de l’île: victoire « cadméenne », dit Hérodote, si coûteuse que les Phocéens abandonnent la Corse pour fonder Élée, en Italie du Sud. Une partie d’entre eux rejoint sans doute Massalia, qui en sort renforcée. La ville manifeste alors sa fortune en élevant à Delphes, vers 530, un trésor de marbre dont les fondations ont été retrouvées.

Ce que la terre marseillaise a restitué
Pendant longtemps, la Marseille grecque ne fut connue que par les textes. La situation change en 1967, lorsque le chantier du centre commercial de la Bourse, derrière le Vieux-Port, met au jour les remparts hellénistiques, une porte monumentale, un bassin d’eau douce et les quais du port antique. Sauvé de justesse, ce jardin des Vestiges est aujourd’hui accessible depuis le musée d’Histoire de Marseille. On y voit la ligne de rivage du IIe siècle avant notre ère, une voie dallée et les fondations de tours en grand appareil de calcaire rose de la Couronne, une carrière située à l’ouest de la ville.
D’autres fouilles, sur la butte Saint-Laurent, place Jules-Verne ou rue de la République, ont livré des habitats archaïques du VIe siècle, des ateliers de potiers, des épaves de bateaux grecs cousus et des amphores venues de toute la Méditerranée. Elles confirment que la ville primitive occupait les trois buttes qui dominent la rive nord du port, Saint-Laurent, les Moulins et les Carmes, et qu’elle a grandi par étapes, protégée par des murailles successives. Les objets grecs retrouvés bien plus loin, à Vix en Bourgogne ou sur les oppida du Midi, montrent l’étendue de son réseau commercial vers les peuples de l’intérieur.
La plus ancienne de ces épaves, dite Jules-Verne 7, est un bateau de pêche au corail du VIe siècle avant notre ère dont les bordages étaient assemblés par des ligatures végétales, technique dite « cousue ». À partir de ses vestiges, une équipe du Centre Camille-Jullian a construit une réplique navigante de dix mètres, le Gyptis, mis à l’eau dans le Vieux-Port en octobre 2013. Les fouilles ont aussi montré que Massalia produisait dès le VIe siècle son propre vin, exporté dans des amphores reconnaissables à leur pâte micacée que l’on retrouve jusqu’en Bourgogne et en Suisse.
Alliée puis sujette de Rome
Massalia sut longtemps garder son indépendance en s’alliant à Rome, dont elle soutint l’effort contre Carthage. Lorsque les Romains conquirent la Provence en 125-121 avant notre ère, la ville conserva son statut et son territoire. Elle le perdit en 49 avant notre ère, pour avoir pris le parti de Pompée contre César: après un siège de plusieurs mois, décrit par le vainqueur dans La Guerre civile, elle dut livrer sa flotte et son trésor. Réduite au rang de cité alliée dépendante, elle resta pourtant un foyer de culture grecque, où l’on venait étudier la rhétorique et la philosophie, tandis qu’Arles et Narbonne prenaient le relais économique. Quelques années plus tôt, César avait achevé la conquête de la Gaule intérieure lors du siège d’Alésia; peu après, ses successeurs fonderaient Lugdunum sur le Rhône, en amont du port phocéen.
La Marseille grecque survit dans le tracé du Vieux-Port, dans le nom de ses rues et dans la fierté d’une ville qui se dit encore « phocéenne ». Pour poursuivre l’exploration des origines antiques du territoire, on consultera la rubrique Civilisations anciennes et le récit de la construction de l’aqueduc de Nîmes, à quelques dizaines de kilomètres de là.
Les auteurs anciens ont vanté le gouvernement de la cité. Selon Strabon, Massalia était dirigée par un conseil de six cents membres nommés à vie, les timouques, choisis parmi les citoyens dont la famille l’était depuis trois générations, avec un comité de quinze magistrats et trois présidents. Aristote, qui avait décrit sa constitution, la citait en exemple d’aristocratie tempérée. Les lois étaient réputées sévères: pas d’affranchis dans l’assemblée, pas d’étrangers en armes dans l’enceinte, et une dot limitée pour freiner le luxe. Cette stabilité explique, en partie, la longévité d’une cité grecque isolée en terre celte.

Repères
- Vers 600 avant notre ère: fondation de Massalia par des colons de Phocée.
- Vers 330 avant notre ère: voyage de Pythéas vers les mers du nord.
- 49 avant notre ère: siège de la ville par les troupes de César et perte de l’indépendance.
- 1967: découverte des vestiges du port grec sur le chantier de la Bourse.
- Le jardin des Vestiges et le musée d’Histoire de Marseille présentent aujourd’hui les collections issues des fouilles.

