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Peuples & Terres
Régions de France

Provence, du palais des papes aux champs de lavande

Pendant près de soixante-dix ans, Avignon fut la capitale de la chrétienté. Le Comtat qui l'entoure resta pontifical jusqu'en 1791. Les paysages violets qui font sa réputation datent, eux, du siècle dernier.

Thibault Lefranc
Thibault Lefranc
Publié le · 7 min de lecture
Champs de lavande en rangs serrés sous le soleil du plateau de Valensole, avec une bastide de pierre au fond.

La Provence donne à voir deux images qui semblent appartenir à des mondes différents : une forteresse gothique qui domine le Rhône à Avignon, et des rangées violettes qui ondulent sur le plateau de Valensole. La première est le palais que les papes ont bâti au XIVe siècle, quand Rome leur était devenue impossible. La seconde est une culture industrielle qui ne s’est généralisée qu’après 1920. Entre les deux, une région qui a longtemps été un assemblage de souverainetés distinctes, et dont l’unité est plus récente qu’on ne le croit.

Un comté hors du royaume

Au Moyen Âge, la Provence n’est pas française. Le comté de Provence, à l’est du Rhône, relève de l’Empire ; il est gouverné à partir de 1246 par une branche de la maison capétienne d’Anjou, mais reste indépendant du roi de France. Au nord, le Comtat Venaissin, autour de Carpentras, est cédé au pape en 1274 par Philippe III, après la croisade contre les Albigeois qui a démantelé les possessions des comtes de Toulouse. À l’ouest du fleuve, Beaucaire et le Languedoc sont français. Le Rhône est une frontière, et Avignon, ville de commerce et d’université, en est le carrefour.

Les papes à Avignon

En 1305, le conclave élit Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, qui prend le nom de Clément V. Rome est alors déchirée par les factions ; le nouveau pape, en conflit avec le roi Philippe le Bel sur le procès des Templiers, ne s’y rend jamais. En 1309, il s’installe à Avignon, ville qui appartient au comte de Provence mais jouxte le Comtat pontifical. Ce qui devait être provisoire dure. Jean XXII (1316-1334), ancien évêque d’Avignon, y fixe la curie. Benoît XII entreprend en 1335 le Palais Vieux, austère et fortifié ; Clément VI, à partir de 1342, le double d’un Palais Neuf aux façades plus ornées. En 1348, la même année où la peste noire ravage la ville, Clément VI achète Avignon à la reine Jeanne de Naples, comtesse de Provence, pour 80 000 florins.

Sept papes se succèdent à Avignon jusqu’en 1377, tous originaires du Sud-Ouest de la France. La cour attire banquiers italiens, artistes siennois, juristes, et une population qui passe de 5 000 à 30 000 habitants. Pétrarque, qui y vit une partie de sa vie, en fait la cible de ses lettres les plus violentes, la comparant à Babylone. Grégoire XI ramène la papauté à Rome en janvier 1377, mais sa mort l’année suivante ouvre le Grand Schisme : deux papes rivaux, l’un à Rome, l’autre à Avignon, se disputent la chrétienté jusqu’en 1417. Benoît XIII, dernier pape avignonnais, quitte le palais assiégé en 1403.

Le palais garde la trace de cette cour. Dans la tour de la Garde-Robe, la chambre du Cerf, décorée en 1343 pour Clément VI, montre des scènes de chasse et de pêche sur fond de verdure, sans aucun sujet religieux ; les fresques des chapelles Saint-Jean et Saint-Martial sont l’œuvre du peintre italien Matteo Giovannetti. Sur l’autre rive, en terre française, les cardinaux bâtissent leurs livrées à Villeneuve-lès-Avignon, où Innocent VI fonde une chartreuse en 1356, tandis que le roi de France dresse le fort Saint-André face à la ville pontificale. Le pont Saint-Bénézet, bâti entre 1177 et 1185 avec vingt-deux arches, n’en conserve que quatre depuis les crues du XVIIe siècle.

Les quatre arches subsistantes du pont Saint-Bénézet à Avignon, avec le palais des papes en arrière-plan.
Le pont Saint-Bénézet, construit entre 1177 et 1185, et le palais des papes à Avignon, capitale de la chrétienté de 1309 à 1377.

Le Comtat, une enclave jusqu’à la Révolution

Après le départ des papes, Avignon et le Comtat restent possessions du Saint-Siège, administrées par un légat puis un vice-légat. Ils forment un État étranger enclavé dans le royaume, avec ses douanes, ses tribunaux et sa relative tolérance : les juifs, expulsés de France en 1394, peuvent y vivre dans quatre communautés, les “carrières” d’Avignon, Carpentras, Cavaillon et L’Isle-sur-la-Sorgue. Les rois de France occupent le Comtat à plusieurs reprises pour faire pression sur le pape, notamment de 1663 à 1664 et de 1768 à 1774. La Provence elle-même est réunie à la couronne en 1481, à la mort de Charles III, dernier comte, mais garde ses États et ses privilèges.

La Révolution met fin à l’enclave. Après une année de troubles violents entre partisans et adversaires de l’union, l’Assemblée constituante vote le rattachement d’Avignon et du Comtat à la France le 14 septembre 1791. Le département de Vaucluse est créé en 1793.

De cette tolérance relative, Carpentras garde un témoin unique : sa synagogue, fondée en 1367 et reconstruite entre 1741 et 1743, est la plus ancienne de France encore en activité. Derrière une façade discrète, imposée par la réglementation pontificale, le sous-sol conserve le four à pain azyme et le bain rituel. Les juifs du pape, comme on les appelait, portaient le chapeau jaune ; il fallut attendre 1791 pour qu’ils deviennent citoyens.

La lavande, un paysage du XXe siècle

La lavande pousse spontanément sur les versants calcaires de Haute-Provence, entre 600 et 1 400 mètres. Jusqu’au XIXe siècle, on la cueille à l’état sauvage pour la parfumerie de Grasse, qui distille aussi la rose et le jasmin. Les premières plantations datent des années 1890, sur des terres que l’exode rural laissait en friche. C’est dans l’entre-deux-guerres que la culture s’étend, avec la sélection du lavandin, hybride plus productif obtenu vers 1920, et la mécanisation de la récolte. Les grands paysages en rangs de Valensole, du plateau d’Albion ou de Sault sont ainsi l’œuvre du XXe siècle. La production atteint son maximum dans les années 1950, avant la concurrence des parfums de synthèse, puis se stabilise grâce au tourisme et aux huiles essentielles.

La lavande fine de Haute-Provence bénéficie depuis 1981 d’une appellation d’origine. Elle fleurit de la mi-juin à la fin juillet, et sa récolte, autrefois faite à la faucille par des équipes saisonnières, se fait aujourd’hui à la machine en quelques jours. Le paysage violet que l’on photographie n’a donc rien d’immémorial ; il est, comme la Camargue, une construction agricole.

La plante elle-même a changé. Le lavandin, croisement stérile de la lavande fine et de la lavande aspic, se multiplie par bouturage et produit trois à quatre fois plus d’huile essentielle par hectare ; le clone Grosso, sélectionné en 1972 par un producteur du Vaucluse, occupe la majeure partie des plantations. Son huile, plus camphrée, va aux lessives et aux savons, tandis que la lavande fine, cultivée plus haut, autour de Sault, reste réservée à la parfumerie. La distillation se fait à la vapeur, souvent en coopérative, dans les semaines qui suivent la coupe.

Alambics de cuivre dans une distillerie de lavande de Haute-Provence.
Alambics d'une distillerie de lavande près de Sault, où l'essence est extraite à la vapeur dans les semaines qui suivent la récolte de juillet.

Ce qui reste

Le palais des papes, transformé en caserne après la Révolution, restauré à partir de 1906 et inscrit au patrimoine mondial en 1995 avec le pont Saint-Bénézet et les remparts, est le plus grand palais gothique d’Europe, avec 15 000 mètres carrés de surface. Il accueille depuis 1947 le Festival d’Avignon fondé par Jean Vilar. La Marseille des Phocéens, plus au sud, rappelle que la Provence est aussi la plus ancienne région urbanisée de France. Notre rubrique Régions de France continuera d’en explorer les strates.

Repères

  • 1274 : le Comtat Venaissin est cédé au Saint-Siège.
  • 1309 : Clément V s’installe à Avignon.
  • 1348 : Clément VI achète la ville à la reine Jeanne.
  • 1377 : Grégoire XI ramène la papauté à Rome.
  • 1481 : la Provence est réunie à la couronne de France.
  • 14 septembre 1791 : rattachement d’Avignon et du Comtat à la France.
  • Vers 1920 : diffusion du lavandin et essor des plantations en Haute-Provence.
Thibault Lefranc

L'auteur

Thibault Lefranc

Thibault Lefranc a enseigné l'histoire médiévale et moderne pendant trente ans. Spécialiste de la formation des États et des frontières, il aime rappeler que les cartes sont toujours plus nettes que la réalité qu'elles prétendent décrire.

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