Le Périgord compte plus de mille châteaux, selon une formule que répètent volontiers les offices de tourisme. Le chiffre est invérifiable, mais il dit quelque chose de vrai : peu de régions françaises portent autant de traces de fortification. Il compte aussi une vingtaine de bastides, ces villes créées d’un seul jet au XIIIe siècle sur un plan en damier. Châteaux et bastides sont les deux visages d’une même histoire, celle d’une région frontière entre les possessions du roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine, et celles du roi de France, pendant près de trois siècles.
Une frontière née d’un mariage
En 1152, Aliénor d’Aquitaine, divorcée de Louis VII, épouse Henri Plantagenêt, qui devient roi d’Angleterre deux ans plus tard. Le duché d’Aquitaine, dont dépend le Périgord, entre dans un ensemble qui va de l’Écosse aux Pyrénées. Les rois de France passeront les deux siècles suivants à le réduire. Philippe Auguste reprend la Normandie et l’Anjou en 1204 ; le traité de Paris de 1259 laisse à Henri III d’Angleterre une Guyenne amputée, dont la limite orientale traverse le Périgord. La Dordogne, avec ses passages à gué et ses ponts rares, devient une ligne de partage que chaque camp cherche à contrôler.
Les bastides, des villes pour tenir le pays
Le mot bastide vient de l’occitan bastida, “construction”. Il désigne les villes neuves fondées dans le Sud-Ouest entre 1222 et 1373, environ 300 au total, dont une vingtaine dans l’actuelle Dordogne. Chaque fondation repose sur un contrat, la charte de paréage, entre un seigneur qui apporte la terre et un pouvoir souverain qui apporte la protection. Les habitants reçoivent une parcelle à bâtir, un jardin hors les murs, des franchises fiscales et le droit d’élire des consuls. En échange, ils peuplent un territoire disputé et le rendent productif.
Les deux camps fondent des bastides face à face. Le roi de France, par son sénéchal Alphonse de Poitiers, crée Villefranche-du-Périgord en 1261 et Eymet en 1270. Le roi d’Angleterre réplique avec Beaumont-du-Périgord en 1272, Molières en 1284, Monpazier en 1285, Domme en 1281 étant, elle, française. Le plan est le même partout : une place centrale carrée bordée d’arcades, les couverts, une halle, des rues qui se coupent à angle droit, une église rejetée dans un angle. Monpazier, restée presque intacte, est l’exemple le plus complet : 400 mètres sur 220, trois portes, et des maisons séparées par des espaces étroits, les andrones, destinés à limiter les incendies.
La première bastide anglaise du Périgord est Lalinde, fondée en 1267 sur la Dordogne par Jean de La Linde, sénéchal d’Henri III, pour contrôler un passage de la rivière et un marché. Car la bastide est d’abord un instrument économique : la charte fixe le jour de marché hebdomadaire et les foires annuelles, et garantit aux marchands la sécurité de la place. À Beaumont-du-Périgord, l’église Saint-Front, flanquée de quatre tours, servait de dernier refuge en cas d’attaque. Les habitants étaient des paysans libres, exemptés des corvées seigneuriales, ce qui explique que ces fondations aient attiré du monde en quelques années.

Les châteaux et la guerre de Cent Ans
La guerre de Cent Ans, de 1337 à 1453, transforme le Périgord en champ de bataille intermittent. Les châteaux, souvent bâtis sur les falaises calcaires qui dominent la Dordogne, changent de main au gré des campagnes et des trahisons. Beynac, forteresse française accrochée à 150 mètres au-dessus de la rivière, fait face à Castelnaud, tenu par les Anglais pendant la plus grande partie du conflit. Les deux sont à moins de cinq kilomètres l’un de l’autre. Le Périgord fut aussi le terrain de compagnies de routiers, soldats sans solde qui vivaient sur le pays entre deux campagnes, et que la population craignait plus que les armées régulières.
En 1360, le traité de Brétigny cède le Périgord à l’Angleterre en toute souveraineté. Charles V le reprend en 1369-1370 par les campagnes de Du Guesclin. La bataille de Castillon, le 17 juillet 1453, à quelques kilomètres de la limite actuelle du département, met fin à la présence anglaise en Aquitaine. Les châteaux perdent alors leur rôle militaire ; beaucoup sont transformés à la Renaissance en demeures percées de fenêtres, comme Monbazillac ou Puyguilhem, et le Périgord du XVIe siècle donne à la France Montaigne, La Boétie et Brantôme.
La noblesse du Périgord se reconnaissait quatre baronnies, Beynac, Biron, Bourdeilles et Mareuil. Biron, sur une butte au sud de Monpazier, est resté pendant vingt-quatre générations dans la même famille, les Gontaut-Biron, avant d’être acquis par le département en 1978. Bourdeilles, sur la Dronne, juxtapose un donjon octogonal du XIIIe siècle et un logis Renaissance : la guerre de Cent Ans a donné à ces forteresses leur silhouette, mais les siècles suivants leurs façades.
Sous les châteaux, les grottes
Cette histoire médiévale repose sur un sous-sol qui en abrite une autre, bien plus ancienne. La vallée de la Vézère, affluent de la Dordogne, concentre 147 sites préhistoriques et 25 grottes ornées, inscrits au patrimoine mondial en 1979. Lascaux, découverte en 1940, n’est que la plus célèbre. Les abris sous roche des Eyzies, où le squelette de Cro-Magnon a été mis au jour en 1868, ont donné son nom à un stade entier de la préhistoire européenne. Les mêmes falaises qui portent les châteaux ont servi de refuge aux chasseurs du Paléolithique, puis, au Moyen Âge, à des habitats troglodytiques comme La Roque-Saint-Christophe ou La Madeleine.
Les Eyzies concentrent aussi les découvertes qui ont fondé la discipline. En septembre 1901, Denis Peyrony, Louis Capitan et l’abbé Breuil identifient à quelques jours d’intervalle les gravures des Combarelles et les bisons polychromes de Font-de-Gaume, l’une des rares grottes ornées du Paléolithique encore ouverte au public. À Rouffignac, dans plus de huit kilomètres de galeries, on compte 158 mammouths, que l’on visite en train électrique. Le Musée national de Préhistoire, installé aux Eyzies depuis 1918 dans l’ancien château des barons de Beynac, rassemble les objets issus de ces fouilles.

Un paysage entretenu
Le Périgord doit son aspect actuel à une agriculture qui a peu changé jusqu’aux années 1960 : polyculture, noyers, élevage de canards et d’oies, chênes truffiers dans le Périgord noir. La dépopulation du XXe siècle a laissé des villages intacts, que le tourisme a ensuite investis. Sarlat, sauvée par la loi Malraux de 1962 qui en fit le premier secteur sauvegardé de France, reçoit plus d’un million de visiteurs par an. La vallée de la Dordogne, classée réserve de biosphère par l’UNESCO en 2012, est parcourue par des canoës là où passaient les gabares chargées de bois et de vin.
Ce paysage se lit avec les mêmes outils que celui de la cité de Carcassonne, où une frontière plus ancienne a produit d’autres murailles, ou celui de la Provence des papes. Les plans de bastides, en particulier, préfigurent les villes de colonisation des siècles suivants, thème sur lequel notre rubrique Villes et architecture reviendra.
À voir aujourd’hui
- Monpazier, bastide anglaise de 1285, la plus complète du Sud-Ouest.
- Beynac et Castelnaud, forteresses rivales face à face sur la Dordogne ; Castelnaud abrite un musée de la guerre au Moyen Âge.
- Domme, bastide française de 1281, sur un promontoire dominant la vallée.
- Sarlat, premier secteur sauvegardé de France et son marché du samedi.
- La vallée de la Vézère, avec Lascaux IV, les Eyzies et le Musée national de Préhistoire.

