Il suffit de longer la côte corse en bateau pour comprendre le principe : à intervalles réguliers, sur un cap ou un îlot, se dresse une tour ronde de pierre, souvent en ruine, parfois restaurée. On en compte 67 encore debout, sur environ 120 construites entre le XVIe et le XVIIe siècle. Elles sont l’héritage le plus visible de la période génoise, qui a duré de 1284 à 1768, presque cinq siècles. Mais la Corse ne se résume pas à son rivage. L’intérieur, montagneux et longtemps difficile d’accès, a abrité une société de bergers et de villages dont les règles ont survécu bien après le rattachement à la France.
Gênes et Pise, puis Gênes seule
Après l’effondrement de l’autorité byzantine, la Corse passe sous influence pisane au XIe siècle. Les églises romanes en pierre polychrome, comme la Canonica près de Bastia ou San Michele de Murato, datent de cette période. La bataille navale de la Meloria en 1284 donne l’avantage à Gênes, qui s’installe durablement malgré les révoltes et les intrigues aragonaises. À partir de 1453, l’administration de l’île est confiée à l’Office de Saint-Georges, une banque génoise, qui gouverne comme on gère un domaine : en cherchant le rendement.
Gênes fonde ou renforce les villes côtières, Bonifacio, Calvi, Bastia, Ajaccio, Saint-Florent, Porto-Vecchio, peuplées en partie de colons ligures. Ces cités fortifiées, les présides, sont le cœur du pouvoir. L’intérieur reste sous le contrôle lâche de communautés rurales, les pièves, dont les notables traitent avec le gouverneur. Le fossé entre la côte italianisée et la montagne corse structure toute l’histoire de l’île.
Les tours, une réponse aux Barbaresques
Au XVIe siècle, la Méditerranée occidentale est le théâtre d’une guerre de course entre les puissances chrétiennes et les régences ottomanes d’Alger et de Tunis. Les corsaires barbaresques attaquent les villages côtiers, enlèvent des habitants pour les vendre ou les rançonner. En 1540, le corsaire Dragut ravage le Cap Corse ; en 1551, il détruit le village de Casinca. La côte se vide. Gênes et les communautés locales décident alors de construire un réseau de tours de guet, financé par un impôt spécial et par les pièves elles-mêmes.
Le modèle est uniforme : une tour ronde de 12 à 17 mètres de haut, sur trois niveaux, avec une citerne au rez-de-chaussée, une salle de garde à l’étage accessible par une échelle, et une terrasse crénelée au sommet. Deux à six gardiens, les torregiani, y vivent en permanence. Quand ils repèrent une voile suspecte, ils allument un feu ; la tour voisine répète le signal, et l’alerte fait le tour de l’île en quelques heures. Le système est décrit dans les registres génois avec précision, jusqu’au salaire des gardiens et aux amendes pour ceux qui dormaient en faction.
Ces tours ne sont pas des forteresses. Elles n’ont ni canons lourds ni garnison capable de soutenir un siège. Leur fonction est de voir et de prévenir, afin que les habitants aient le temps de gagner les villages perchés de l’intérieur, situés presque toujours à quelques kilomètres du rivage, hors de portée d’un débarquement rapide.
La construction a été financée par les communautés elles-mêmes, que Gênes taxait à cet effet, et les torregiani étaient payés par les pièves voisines, non par la République. Le système se met en place dans un contexte de guerre ouverte : de 1553 à 1559, le roi de France Henri II, allié aux Ottomans de Dragut et soutenu par le condottiere corse Sampiero Corso, occupe une grande partie de l’île avant que le traité du Cateau-Cambrésis ne la rende à Gênes. C’est après cet épisode que l’Office de Saint-Georges systématise le maillage des tours, du Cap Corse, où l’on en voit encore une trentaine, jusqu’aux bouches de Bonifacio.

Une société de bergers
L’intérieur de l’île vit d’un pastoralisme ancien. Les bergers du Niolu, du Fiumorbu ou de l’Alta Rocca pratiquent la transhumance inverse : ils passent l’hiver sur les plaines côtières, la Balagne ou la plaine orientale, et remontent en juin vers les estives des montagnes, entre 1 000 et 2 000 mètres. Les bergeries de pierre sèche, les capanne, jalonnent les sentiers qui sont devenus au XXe siècle le GR20. Le fromage de brebis et de chèvre, le brocciu fait de petit-lait, les charcuteries de porc nourri de châtaignes forment la base d’une économie de subsistance.
La châtaigne mérite un mot. Introduite massivement par Gênes à partir du XVIe siècle, qui oblige chaque famille à planter des châtaigniers, elle devient l'”arbre à pain” de la Castagniccia, région du nord-est qui en porte le nom. Sa farine nourrit les hommes l’hiver et les cochons à l’automne. La transhumance des Pyrénées offre un point de comparaison avec ce système montagnard.
Ce va-et-vient entre la montagne et la mer a ses mots : la muntagnera désigne la montée aux estives, au début de l’été, l’impiaghjera la descente vers la plaine à l’automne. La plaine orientale, infestée par le paludisme jusqu’à la campagne de démoustication menée par l’armée américaine en 1944, n’était habitable que l’hiver, ce qui explique le calendrier inversé des troupeaux corses. Le brocciu, fromage frais de petit-lait de brebis ou de chèvre, se fabrique dans les bergeries dès la descente et bénéficie d’une appellation d’origine depuis 1983.
De Gênes à la France
Les révoltes contre Gênes se multiplient au XVIIIe siècle. En 1729, une insurrection fiscale se transforme en guerre d’indépendance. En 1736, un aventurier westphalien, Théodore de Neuhoff, se fait proclamer roi de Corse pendant quelques mois. À partir de 1755, Pascal Paoli, élu général de la nation, dirige un État corse indépendant doté d’une constitution, d’une université à Corte et d’une monnaie. Gênes, incapable de reprendre l’île, la cède à la France par le traité de Versailles du 15 mai 1768, en gage d’une dette. L’armée française bat les troupes de Paoli à Ponte-Novu le 9 mai 1769 ; Paoli s’exile à Londres. Napoléon Bonaparte naît à Ajaccio trois mois plus tard, le 15 août 1769.
Le rattachement s’accompagne d’une transformation lente. Le français remplace l’italien comme langue administrative au XIXe siècle, tandis que le corse, langue romane proche du toscan, reste celle des villages. Les institutions pastorales se maintiennent, avec leurs biens communaux, jusqu’à l’exode rural du XXe siècle, qui vide les montagnes.
Après Ponte-Novu, Paoli s’exile à Londres, où il fréquente Samuel Johnson et James Boswell, auteur d’un récit de voyage qui avait rendu la Corse célèbre en Europe. Trois mois après la bataille, le 15 août 1769, naît à Ajaccio Napoléon Bonaparte, dont le père Charles avait combattu aux côtés de Paoli avant de se rallier à la France. Paoli revient en 1790, salué par l’Assemblée constituante, puis rompt avec la Convention et fait appel aux Britanniques : de 1794 à 1796, un éphémère royaume anglo-corse, gouverné par le vice-roi Gilbert Elliot, précède le retour définitif de l’île à la France.

Le patrimoine aujourd’hui
Les tours génoises sont désormais protégées et, pour une trentaine d’entre elles, restaurées. La tour de Campomoro, la plus grande de l’île, se visite ; celles de Nonza ou de l’Isolella se rejoignent à pied. Le Parc naturel régional de Corse, créé en 1972, couvre 40 % du territoire et soutient la reprise du pastoralisme, dont les fromages sont protégés par une AOP depuis 1983. La Corse s’inscrit ainsi, avec l’Alsace ou le Pays basque, parmi les régions dont l’identité s’est forgée au contact de plusieurs souverainetés, thème central de notre rubrique Régions de France.
Repères
- 1284 : victoire de Gênes sur Pise à la Meloria.
- 1453 : l’Office de Saint-Georges reçoit l’administration de l’île.
- 1530-1620 : construction de l’essentiel des tours littorales.
- 1755-1769 : gouvernement de Pascal Paoli et constitution corse.
- 15 mai 1768 : traité de Versailles, Gênes cède la Corse à la France.
- 9 mai 1769 : bataille de Ponte-Novu.

