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Peuples & Terres
Traditions et mémoire

Quand les troupeaux montent, la transhumance pyrénéenne

Chaque début d'été, brebis et vaches quittent les vallées pour les estives. Cette pratique millénaire, encadrée par des règles communautaires, a été reconnue par l'UNESCO en décembre 2023.

Solène Kerhoas
Solène Kerhoas
Publié le · 7 min de lecture
Troupeau de brebis conduit par des bergers sur une route de montagne des Pyrénées, sous les regards des villageois.

Un matin de juin, dans une vallée du Béarn, de l’Ariège ou de la Cerdagne, les cloches se mettent à sonner avant l’aube. Ce ne sont pas celles de l’église, mais celles des brebis, des vaches et des chevaux, qui portent leurs sonnailles neuves pour le grand départ. Des familles entières marchent avec eux, des enfants juchés sur les épaules, des anciens qui ont fait le trajet cinquante fois. La transhumance, dans les Pyrénées, n’est pas une reconstitution : c’est un travail, réglé par la pousse de l’herbe, et une fête, réglée par les hommes.

Un mouvement dicté par l’herbe

Le principe est simple. En été, l’herbe des vallées est fauchée pour constituer le foin de l’hiver, tandis qu’en altitude, entre 1 500 et 2 500 mètres, les pelouses libérées de la neige offrent une nourriture abondante. Les troupeaux montent donc en estive, de la fin mai à la mi-juin, et redescendent à l’automne, entre la fin septembre et la Saint-Michel ou la Toussaint selon les vallées. Le mot vient du latin trans humus, au-delà de la terre, et désigne cette migration saisonnière du bétail.

Dans les Pyrénées, la transhumance est souvent dite de petite distance, à la différence des grandes draille provençales qui menaient les moutons de la Crau aux Alpes sur plusieurs centaines de kilomètres. Ici, les estives dominent directement les villages. Mais il existe aussi des mouvements plus longs : les troupeaux du Pays basque et du Béarn descendent l’hiver vers les Landes, et les bergers ariégeois louent des pâturages jusque dans l’Aude.

Des règles vieilles de mille ans

L’estive n’appartient pas à un berger. Elle est un bien collectif, géré par la communauté de vallée, avec des règles d’accès, des dates et des quotas. Les archives conservent des textes très anciens : les fors du Béarn ou de Bigorre, les traités de lies et passeries, conclus entre vallées françaises et espagnoles pour se partager les pâturages frontaliers en dépit des guerres des rois. Le plus célèbre, celui de la vallée de Barétous et de celle de Roncal, en Navarre, remonte à 1375 et se renouvelle encore chaque 13 juillet au col de la Pierre-Saint-Martin, par la remise de trois génisses.

Que la paix soit maintenue d’ici à trois ans entre les vallées, et que le tribut des trois vaches soit payé chaque année à la Saint-Marguerite.

Sentence arbitrale entre Barétous et Roncal, 1375, traduite de l’acte original

Sur place, la vie des estives s’organise autour de cabanes de pierre, appelées cujalas en Béarn, orris en Ariège, cortals en Cerdagne. Les bergers y séjournent plusieurs mois, y fabriquent le fromage à partir du lait des brebis, en particulier l’Ossau-Iraty, protégé par une appellation d’origine depuis 1980. Les vachers surveillent les Blondes d’Aquitaine ou les Gasconnes, plus autonomes, et les éleveurs de chevaux laissent leurs bêtes de race Mérens en liberté.

Les sonnailles qui rythment les départs sont elles aussi une affaire de savoir-faire. À Nay, en Béarn, un atelier fondé en 1795 fabrique toujours ces cloches de tôle martelée et brasée, dont le son varie selon la taille, la forme et le battant ; chaque berger compose l’accord de son troupeau pour reconnaître ses bêtes à l’oreille dans le brouillard. Les colliers de bois, sculptés l’hiver à la veillée, complètent la parure. Dans le Pays basque, les cayolars de Soule, cabanes et pâturages attribués par droit ancien à des groupes de familles, fonctionnent encore selon un tour de rôle quotidien, le txotx, pour la traite et la fabrication du fromage.

Un orri, cabane de berger en pierre sèche, sur une estive de l'Ariège.
Orri en pierre sèche sur une estive ariégeoise, abri d'été des bergers pyrénéens depuis des siècles.

Déclin et renouveau

Le XXe siècle a failli emporter tout cela. L’exode rural, la mécanisation, l’attrait des villes ont vidé les vallées ; le nombre de bergers d’estive s’est effondré entre 1950 et 1980. Les cabanes se sont écroulées, les pelouses ont été gagnées par la lande et la forêt. Le retour du loup dans les Pyrénées à partir des années 1990, et surtout la réintroduction de l’ours brun, avec les lâchers de 1996-1997 en Haute-Garonne puis de 2006 en Ariège, ont ravivé des tensions sur la sécurité des troupeaux.

Pourtant, la transhumance n’a pas disparu. Les groupements pastoraux, créés par une loi de 1972, ont permis de mutualiser les moyens ; des bergers salariés, souvent jeunes et venus d’ailleurs, ont repris le chemin des cabanes, désormais équipées de panneaux solaires et parfois d’un héliportage du ravitaillement. Les collectivités ont financé la remise en état des sentiers et des cabanes. Et les fêtes de transhumance, à Saint-Lary, à Luz-Saint-Sauveur, à Laruns, à Seix, attirent chaque année des milliers de visiteurs.

Face aux prédateurs, les éleveurs ont retrouvé un compagnon presque oublié : le patou, ou montagne des Pyrénées, grand chien blanc élevé au milieu des brebis et chargé de les défendre. Quelques centaines de chiens de protection travaillent aujourd’hui dans les estives, avec l’appui de financements publics, et les panneaux invitant les randonneurs à contourner les troupeaux font partie du paysage.

Une reconnaissance mondiale

Le 6 décembre 2023, à Kasane, au Botswana, le Comité intergouvernemental de l’UNESCO a inscrit la transhumance sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, dans le cadre d’une candidature multinationale portée par dix pays, dont la France, l’Espagne, l’Italie, l’Autriche et la Grèce. Cette inscription élargit celle de 2019, qui ne concernait que trois pays. Elle reconnaît non un paysage, mais des savoirs : la conduite des bêtes, la connaissance des plantes et des cieux, la fabrication des sonnailles et des fromages, et la transmission entre générations.

En France, le dossier s’appuyait sur l’inventaire national du patrimoine immatériel, qui décrivait précisément les pratiques pyrénéennes, alpines et méditerranéennes. Il rejoint d’autres traditions vivantes du Sud-Ouest, comme les chemins de Compostelle, qui traversent les mêmes cols, ou, plus loin, les gardians de la Camargue, autres cavaliers d’un pays de troupeaux.

Les bêtes du pays

La transhumance a conservé des races que la sélection industrielle aurait effacées. La basco-béarnaise, aux cornes en spirale, et les manech à tête rousse ou à tête noire fournissent le lait de l’Ossau-Iraty ; la tarasconnaise, brebis de l’Ariège et des Hautes-Pyrénées, est réputée pour sa marche. La castillonnaise, du Couserans, a été sauvée de l’extinction dans les années 1980. Les vaches gasconnes, grises et robustes, et les chevaux de Mérens, noirs et trapus, dont on retrouve la silhouette sur les parois de la grotte de Niaux, complètent ce cheptel façonné par la montagne.

Sonnailles de tôle martelée suspendues à leurs colliers de bois dans un atelier béarnais.
Sonnailles et colliers sculptés dans un atelier de Nay, en Béarn, où l'on fabrique ces cloches de troupeau depuis 1795.

Un pays façonné par les bêtes

Les estives sont souvent regardées comme des paysages naturels. Elles ne le sont pas. Sans dents pour les brouter, les pelouses d’altitude se referment ; sans troupeaux, les granges foraines des versants s’effondrent et les terrasses s’effacent. Ce que les visiteurs admirent dans les Pyrénées, ces versants ouverts et ces crêtes lisses, est un paysage entretenu, année après année, par le passage des bêtes. C’est ce que rappelle la rubrique Traditions et mémoire, où les gestes comptent autant que les pierres.

  • Vallée d’Aspe (Pyrénées-Atlantiques) : fête de la transhumance à Etsaut, début juillet.
  • Laruns (vallée d’Ossau) : foire au fromage, premier week-end d’octobre.
  • Col de la Pierre-Saint-Martin : cérémonie du tribut des trois vaches, chaque 13 juillet.
  • Saint-Lary-Soulan (Hautes-Pyrénées) : fête de la transhumance en juin.
  • Seix (Ariège) : montée des troupeaux en juin, descente en septembre.
  • Cerdagne : estives autour de Font-Romeu et du Carlit, cortals restaurés.
Solène Kerhoas

L'auteur

Solène Kerhoas

Ethnologue née à Quimper, Solène Kerhoas travaille sur le patrimoine immatériel : fêtes, pèlerinages, savoir-faire pastoraux. Elle parcourt la Bretagne et le Sud-Ouest pour recueillir les récits de ceux qui font vivre ces traditions.

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