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Peuples & Terres
Peuples et migrations

Les Basques, un peuple dont la langue ne ressemble à aucune autre

Entre Adour et Bidassoa, une langue sans parenté connue résiste depuis des millénaires. Retour sur les hypothèses savantes, les faux-semblants et ce que dit aujourd'hui la génétique des populations.

Amina Belkacem
Amina Belkacem
Publié le · 7 min de lecture
Village basque aux maisons blanches à colombages rouges, au pied de la Rhune, sous un ciel de traîne.

Il existe en Europe occidentale une langue qui ne se rattache à aucune famille connue. Ni indo-européenne comme le français, l’espagnol ou le breton, ni finno-ougrienne comme le hongrois, ni sémitique, ni turcique. L’euskara, la langue basque, est parlée aujourd’hui par un peu plus de 700 000 personnes de part et d’autre des Pyrénées occidentales, dont environ 50 000 dans les trois provinces françaises du Labourd, de la Basse-Navarre et de la Soule. Cette singularité linguistique a nourri, depuis le XVIe siècle, une abondante littérature sur l’origine des Basques. Beaucoup de ces théories ont été abandonnées. Ce qui reste est plus modeste, mais plus solide.

Une langue isolée, pas une langue mystérieuse

Les linguistes appellent “isolat” une langue dont on ne peut établir la parenté avec aucune autre. Le basque est l’isolat le plus célèbre d’Europe, et le seul qui ait survécu à la diffusion des langues indo-européennes sur le continent. Sa grammaire est ergative, ce qui signifie que le sujet d’un verbe transitif porte une marque particulière, un trait absent des langues voisines.

Pour autant, le basque n’est pas resté à l’écart du monde. Environ un tiers de son lexique actuel vient du latin et des langues romanes, ce qui témoigne de contacts anciens et continus avec Rome, puis avec le gascon, le castillan et le français. Les premiers mots basques écrits apparaissent d’ailleurs dans des inscriptions latines d’Aquitaine, aux Ier et IIe siècles de notre ère. Des noms de divinités et de personnes, comme Andere ou Sembe, y ressemblent de très près à des mots basques modernes (andere, “dame” ; seme, “fils”). C’est le principal argument pour affirmer que l’aquitain antique était une forme ancienne de l’euskara.

Les hypothèses tombées et celles qui tiennent

Au XIXe et au XXe siècle, on a voulu rattacher le basque à peu près à tout : aux langues du Caucase, au berbère, à l’étrusque, à l’ibère, voire aux langues amérindiennes. Aucune de ces comparaisons n’a résisté à l’examen. L’hypothèse ibère, longtemps populaire parce que les deux langues partagent une aire géographique proche et quelques éléments de numération, se heurte au fait que l’ibère, connu par des inscriptions, ne se laisse pas traduire par le basque.

Ce que les spécialistes admettent aujourd’hui tient en peu de phrases. Le basque descend d’une langue parlée dans le sud-ouest de la Gaule et le nord de la péninsule Ibérique avant l’arrivée du latin. Cette langue était déjà présente à l’âge du fer, sans que l’on puisse dire depuis quand. Elle a pu occuper une aire plus large qu’aujourd’hui, jusqu’à la Garonne au nord et bien au-delà de l’Ebre au sud, comme le suggèrent la toponymie et les témoignages des auteurs antiques sur les Aquitains, que César distinguait nettement des Gaulois.

La toponymie fournit des indices concrets. Des noms de lieux formés sur des racines basques se rencontrent bien au-delà des limites actuelles de la langue : dans le val d’Aran, en Haute-Garonne, en Bigorre, et jusque dans la Rioja et le nord de l’Aragon. Les auteurs latins nomment Vascones les habitants de la haute vallée de l’Ebre, autour de Pompaelo, l’actuelle Pampelune, fondée par Pompée vers 75 av. J.-C. C’est de ce nom que dérivent à la fois “Basque” et “Gascon”, deux mots issus d’une même souche, l’un ayant gardé le v initial, l’autre l’ayant transformé en g selon une évolution habituelle du latin en Gaule.

Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l’une est habitée par les Belges, l’autre par les Aquitains, la troisième par ceux qui, dans leur langue, se nomment Celtes et dans la nôtre Gaulois. Tous ces peuples diffèrent entre eux par la langue, les institutions et les lois.

Jules César, Commentaires sur la Guerre des Gaules, livre I
Stèle funéraire gallo-romaine en calcaire d'Aquitaine, aux reliefs usés, présentée dans un musée.
Stèle funéraire d'époque romaine provenant d'Aquitaine, du type de celles où apparaissent les premiers noms aquitains apparentés au basque.

Ce que dit la génétique des populations

Depuis les années 2010, le séquençage d’ADN ancien a renouvelé la question sans la trancher. Une étude publiée en 2015 à partir de squelettes néolithiques du site d’El Portalón, dans la province de Burgos, a montré que les Basques actuels sont génétiquement proches des agriculteurs qui se sont installés dans la péninsule il y a environ 5 000 à 7 000 ans, mélangés à des chasseurs-cueilleurs plus anciens. Des travaux de 2021 ont ensuite précisé que la population basque s’est différenciée des populations voisines après l’âge du fer, sous l’effet d’un isolement relatif plutôt que d’une origine radicalement distincte.

Autrement dit, les Basques ne sont pas les descendants intacts des peintres de Lascaux, comme on l’a parfois écrit. Ils partagent les mêmes couches de peuplement que le reste de l’Europe occidentale. Leur particularité est d’avoir moins reçu, entre l’Antiquité et le Moyen Âge, les apports démographiques qui ont remodelé les régions voisines, ce qui a permis à leur langue de survivre là où le gaulois, l’ibère ou l’aquitain ont disparu.

Le Pays basque français, une construction politique tardive

Côté français, les trois provinces basques ont des histoires distinctes. Le Labourd, sur la côte, a été possession anglaise avec le duché d’Aquitaine de 1152 à 1451, puis rattaché à la couronne de France. La Soule, vallée montagnarde autour de Mauléon, a suivi le même chemin. La Basse-Navarre, elle, est restée un fragment du royaume de Navarre après la conquête de la Haute-Navarre par la Castille en 1512 ; c’est par elle qu’Henri IV, roi de Navarre, est devenu roi de France en 1589. À la Révolution, les trois provinces ont été fondues dans le département des Basses-Pyrénées avec le Béarn, une décision toujours discutée.

Ces provinces ont longtemps conservé leurs institutions propres. Le Labourd tenait ses assemblées, le Biltzar, à Ustaritz, où les délégués des paroisses votaient les impôts ; la Soule avait sa Cour d’ordre et son for, un code coutumier rédigé en 1520 ; la Basse-Navarre ses États. La maison, l’etxe, y constituait l’unité sociale fondamentale : elle se transmettait indivise à un seul héritier, fille ou garçon, et son nom servait de nom de famille. Ce système, décrit par les juristes de l’Ancien Régime, explique une partie de l’émigration des cadets, qui n’héritaient pas.

Linteau de pierre sculpté au-dessus de la porte cintrée d'une ferme basque aux colombages rouges.
Porte d'une etxe traditionnelle en Basse-Navarre, la maison qui transmettait son nom et son patrimoine à un seul héritier.

Les Basques ont, de longue date, largement émigré. Pêcheurs de baleines à Terre-Neuve dès le XVIe siècle, bergers dans le Nevada et l’Idaho au XIXe, commerçants et cadres en Argentine, en Uruguay ou au Chili, ils ont constitué une diaspora dont les collectivités, les euskal etxeak, existent encore sur trois continents. Ce mouvement, comme celui des huguenots après 1685 ou des Polonais du bassin minier, rappelle que l’histoire d’un peuple se lit aussi dans ses départs.

Une langue vivante, mais fragile

Après un long recul, l’euskara connaît depuis les années 1980 un renouveau porté par l’école. Côté français, les ikastolak, écoles associatives immersives créées à partir de 1969, scolarisent plusieurs milliers d’enfants, auxquelles s’ajoutent les filières bilingues de l’enseignement public. L’Office public de la langue basque, créé en 2004, coordonne la politique linguistique. La Communauté d’agglomération Pays Basque, née en 2017, a reconnu officiellement le basque et le gascon aux côtés du français.

Le sujet touche aussi à la manière dont la France pense ses régions. Nous y reviendrons dans notre rubrique consacrée aux régions de France, où l’Alsace, la Corse ou la Bretagne posent, chacune à sa façon, la même question de la langue et de la mémoire.

Repères

  • Ier-IIe siècle : inscriptions latines d’Aquitaine contenant des noms aquitains apparentés au basque.
  • 1545 : premier livre imprimé en basque, Linguae Vasconum Primitiae, de Bernard Etxepare, curé de Saint-Michel en Basse-Navarre.
  • 1589 : Henri III de Navarre devient Henri IV de France ; la Basse-Navarre entre dans l’orbite française.
  • 1969 : ouverture de la première ikastola d’Arcangues, au Pays basque nord.
  • 2015-2021 : études d’ADN ancien situant la différenciation des Basques après l’âge du fer.
Amina Belkacem

L'auteur

Amina Belkacem

Historienne des migrations et des sociétés, Amina Belkacem a soutenu une thèse sur les circulations entre les deux rives de la Méditerranée. Elle écrit sur les peuples, les diasporas et les frontières vécues.

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