Dans les années 1930, on parle polonais dans les rues de Marles-les-Mines, de Sallaumines ou de Bruay. Des communes du Pas-de-Calais comptent plus de 40 % d’habitants nés en Pologne. Ce peuplement n’est pas le fruit d’arrivées spontanées. Il résulte d’un accord signé entre deux États, la France et la Pologne, le 3 septembre 1919, et de l’action d’un organisme patronal chargé d’aller chercher la main-d’œuvre sur place. Le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais est ainsi devenu, en une décennie, le principal foyer de la présence polonaise en France.
Un bassin dévasté, des bras qui manquent
Au sortir de la Grande Guerre, le bassin minier est en ruines. La ligne de front l’a traversé pendant quatre ans ; les puits de la région de Lens ont été noyés ou dynamités par l’armée allemande lors de sa retraite. Il faut pomper, reconstruire, remettre en exploitation. Or les hommes manquent : la France a perdu 1,4 million de soldats, et la mine, métier dur et mal considéré, attire peu. Les Compagnies minières se tournent vers l’étranger. Elles ont déjà employé des Belges et des Italiens avant 1914, ainsi que des Kabyles et des Chinois pendant la guerre. Après 1918, elles cherchent une main-d’œuvre nombreuse, expérimentée et jugée docile.
Cette main-d’œuvre existe. La Pologne, ressuscitée en 1918 après cent vingt-trois ans de partages, est un pays rural surpeuplé et appauvri. Des centaines de milliers de Polonais ont par ailleurs émigré avant la guerre dans la Ruhr allemande, où ils forment une communauté minière structurée. Ce sont ces “Westphaliens” qui arrivent les premiers, dès 1919-1920, avec leurs familles, leurs associations et leurs prêtres. Ils sont suivis, à partir de 1922, par des ruraux venus directement de Pologne.
La convention de 1919
La convention franco-polonaise du 3 septembre 1919 fixe le cadre : les travailleurs polonais doivent bénéficier des mêmes salaires et des mêmes protections que les Français, et l’émigration se fait sous contrôle des deux gouvernements. Dans les faits, le recrutement est délégué à la Société générale d’immigration, créée en 1924 par les organisations patronales, qui installe des bureaux en Pologne, notamment à Poznań et à Myslowice. Les candidats y passent une visite médicale, signent un contrat, puis sont acheminés par train jusqu’à Toul, où un centre de triage les répartit entre les employeurs.
Les chiffres donnent la mesure du phénomène. La France compte 46 000 Polonais au recensement de 1921, 309 000 en 1926, 508 000 en 1931. Le Nord et le Pas-de-Calais en accueillent près de la moitié. Dans les Houillères, environ un mineur sur trois est polonais au début des années 1930 ; dans certaines fosses, la proportion dépasse la moitié.
Le voyage lui-même est resté dans les mémoires familiales. Les convois partent de Poznań en wagons de troisième classe, traversent l’Allemagne en trois ou quatre jours, et déposent à Toul des centaines de personnes chargées de malles et de literie. Les familles complètes, jugées plus stables, sont réparties vers les cités où un logement les attend. La Pologne fournit en même temps des dizaines de milliers d’ouvriers agricoles aux fermes de l’Aisne et de Seine-et-Marne, dont beaucoup rejoindront plus tard la mine, mieux payée.

Vivre dans un coron polonais
Les Compagnies logent leurs ouvriers dans des cités qu’elles possèdent, les corons, et pratiquent souvent le regroupement par nationalité. Il en résulte des quartiers entiers où la vie se déroule en polonais : boutiques, cafés, sociétés de gymnastique (les Sokoły), chorales, fanfares, troupes de théâtre, sections d’anciens combattants. Des prêtres venus de Pologne, autorisés par un accord avec l’Église de France, célèbrent la messe dans la langue des fidèles. Des écoles privées ou des cours du soir enseignent le polonais aux enfants. Un quotidien, Narodowiec, paraît à Lens à partir de 1924 et tire à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires.
L’historienne Janine Ponty, dans Polonais méconnus (1988), a montré combien cette vie associative reproduisait, à l’échelle d’une cité, les structures du pays d’origine : paroisse, école, sociétés de secours mutuel, fêtes calendaires. Les enfants y grandissaient dans un univers où le français était la langue de l’école et de la mine, et le polonais celle de la maison et du dimanche.
Cette organisation communautaire est encouragée par le gouvernement polonais, qui veut garder le contact avec ses ressortissants, et tolérée par les Compagnies, qui y voient un facteur de stabilité. Elle nourrit aussi la méfiance : on accuse les Polonais de ne pas vouloir s’assimiler, de “faire bande à part”. La réalité est plus complexe. La deuxième génération, scolarisée à l’école publique française, parle les deux langues, joue au football dans les clubs locaux et épouse des Français.
La crise, les expulsions, puis la fusion
La crise des années 1930 change le climat. Les Houillères réduisent les effectifs, et les étrangers sont les premiers touchés. Plusieurs milliers de mineurs polonais sont renvoyés dans leur pays, souvent après des grèves. L’expulsion, en août 1934, de 77 familles de Leforest, entassées dans des wagons après un conflit social, marque la mémoire collective. Entre 1931 et 1936, le nombre de Polonais en France recule d’environ 80 000.
Parmi les expulsés de Leforest figure un jeune mineur de vingt et un ans, Edward Gierek, arrivé en France en 1923 et descendu au fond à treize ans. Renvoyé pour son rôle dans la grève, il émigre en Belgique, puis rentre en Silésie après la guerre. De 1970 à 1980, il dirige la Pologne populaire comme premier secrétaire du parti, avec une francophilie héritée des corons du Pas-de-Calais. Son destin est exceptionnel, mais il dit la politisation précoce d’une partie de cette immigration, encadrée à la fois par les prêtres et par les syndicats.

La Seconde Guerre mondiale, puis la nationalisation des mines en 1946, ouvrent une autre période. Beaucoup de Polonais s’engagent dans la Résistance ; la grande grève patriotique de mai-juin 1941, dans les mines, les mobilise massivement. Après 1945, une partie repart vers la Pologne communiste, sans y trouver ce qu’elle espérait. La majorité reste, obtient la nationalité française et suit le déclin du charbon jusqu’à la fermeture du dernier puits, à Oignies, en 1990. Les noms polonais sont aujourd’hui partout dans la région, sur les listes électorales comme sur les maillots du Racing Club de Lens.
Le retour vers la Pologne, organisé par un accord franco-polonais de février 1946, concerne environ 60 000 personnes jusqu’en 1948, avant que la guerre froide n’arrête le flux. Ceux qui restent donnent au pays certaines de ses figures populaires : Raymond Kopaszewski, né en 1931 à Nœux-les-Mines, descend à la fosse à quatorze ans avant de devenir, sous le nom de Raymond Kopa, le premier footballeur français Ballon d’or, en 1958. Sainte Barbe, patronne des mineurs, est toujours fêtée le 4 décembre dans les paroisses du bassin.
Une mémoire régionale
L’inscription du bassin minier au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2012 a reconnu la valeur de ce paysage de terrils, de cités et de chevalements, et de l’histoire humaine qui s’y est inscrite. Le Centre historique minier de Lewarde, installé sur l’ancienne fosse Delloye, consacre une part de ses collections à l’immigration. Les associations polonaises, moins nombreuses qu’autrefois, entretiennent chorales et groupes de danse. L’histoire des Polonais du Nord se lit ainsi comme celle d’autres arrivées, plus anciennes, dont l’exil huguenot ou l’installation des Vikings en Normandie ont montré la variété. Le carnaval de Dunkerque, tout proche, témoigne, sur un autre mode, de la même culture ouvrière du littoral. Cet ensemble constitue la matière de notre rubrique Peuples et migrations.
Repères
- 3 septembre 1919 : convention franco-polonaise sur l’émigration et l’immigration.
- 1924 : création de la Société générale d’immigration ; lancement du journal Narodowiec à Lens.
- 1931 : 508 000 Polonais recensés en France, dont près de la moitié dans le Nord et le Pas-de-Calais.
- Août 1934 : expulsion des familles polonaises de Leforest.
- Mai-juin 1941 : grande grève des mineurs du Nord sous l’Occupation.
- 2012 : inscription du bassin minier au patrimoine mondial de l’UNESCO.

