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Peuples & Terres
Traditions et mémoire

Dunkerque, le carnaval qui vient de la mer

Né des fêtes offertes aux pêcheurs avant leur départ pour l'Islande, le carnaval dunkerquois a gardé ses bandes, ses chahuts et ses harengs lancés du balcon de l'hôtel de ville. Chaque hiver, la ville entière s'y jette.

Solène Kerhoas
Solène Kerhoas
Publié le · 7 min de lecture
Foule de carnavaleux déguisés et parapluies colorés levés devant l'hôtel de ville de Dunkerque lors du jet de harengs.

Le dimanche qui précède Mardi gras, vers 17 heures, plusieurs dizaines de milliers de personnes en costumes disparates se pressent sur la place Charles-Valentin, à Dunkerque, et lèvent les yeux vers le balcon de l’hôtel de ville. Le maire et ses adjoints y apparaissent, des cageots à la main, et se mettent à jeter des harengs fumés sur la foule. C’est le point culminant d’une saison qui, de janvier à mars, occupe la ville et ses environs. Derrière ce rituel un peu absurde se cache une histoire de marins, de veuves et de solidarité.

Les pêcheurs d’Islande

Dès le XVIIe siècle, les Dunkerquois arment pour la pêche à la morue en mer du Nord puis, à partir du milieu du XIXe siècle, vers l’Islande. La campagne dure six mois, de février ou mars jusqu’à la fin de l’été. Les conditions sont terribles : froid, tempêtes, pêche à la ligne à main sur le pont des goélettes, salage à bord. Le taux de mortalité est élevé, et les naufrages emportent parfois des équipages entiers, comme le rappellent les plaques de l’église de Gravelines ou de la chapelle des Dunes.

Avant le départ, les armateurs offrent aux équipages une fête, la foye, avec repas et boisson, prélevée sur l’avance de solde. Les marins, qui ne savent pas s’ils reviendront, la dépensent en musique et en déguisements, empruntant souvent les vêtements de leurs femmes. Cette fête coïncide avec la période du carnaval traditionnel, célébré depuis le Moyen Âge dans toute la Flandre avant le Carême. Les deux se mêlent, et le carnaval de Dunkerque prend sa forme propre au cours du XIXe siècle.

Les bandes et le tambour-major

Le cœur du carnaval, c’est la bande. Précédée d’une clique de fifres, de tambours et de cuivres, la foule des carnavaleux, en lignes serrées bras dessus bras dessous, avance à travers les rues en suivant le tambour-major, en uniforme napoléonien et bicorne à plumes, qui règle la marche. Devant, les premières lignes retiennent la poussée de la foule ; c’est un honneur qui se mérite, et un rôle physique. Régulièrement, la bande s’arrête pour le chahut, moment où tout le monde saute sur place en chantant, avant de repartir.

La figure du tambour-major existe au moins depuis les années 1840, et le plus célèbre d’entre eux, Cô Pinard, de son vrai nom Louis Deswarte, a dirigé la bande de Dunkerque de 1904 à sa mort en 1928. Chaque bande a son territoire : Dunkerque bien sûr, mais aussi Rosendaël, Malo-les-Bains, Petite-Synthe, Saint-Pol-sur-Mer, Fort-Mardyck, et jusqu’à Bergues, Bray-Dunes et Gravelines. Le calendrier des bandes, arrêté chaque année, s’étale de la fin janvier au début du mois de mars.

Le Reuze, géant de la ville, appartient lui aussi à cet univers. Selon la légende locale, ce guerrier scandinave débarqué pour piller la côte se serait converti et aurait défendu Dunkerque ; son effigie d’osier, haute de plus de six mètres, défile depuis le XVIIe siècle au moins et fut reconstruite après chaque guerre. Il sort aujourd’hui avec sa famille, Reuzinne et leurs enfants, lors de la bande de Dunkerque. Les géants processionnels de Flandre, de Cassel à Douai, font partie de la même culture festive que l’UNESCO a reconnue en 2005.

Le géant Reuze de Dunkerque, effigie d'osier vêtue en guerrier casqué, vu en contre-plongée.
Le Reuze, géant processionnel de Dunkerque, qui ouvre et ferme les bandes du carnaval depuis au moins le XVIIe siècle.

Adieu, chers amis, nous partons pour l’Islande. Si nous revenons, ce sera pour la foye.

Refrain traditionnel des marins dunkerquois, recueilli au début du XXe siècle

Les chants, le costume, le hareng

On ne dit pas déguisement mais clet’che, du flamand, et il ne ressemble à aucun autre. Les hommes portent souvent des robes, des bas et des perruques colorées, les femmes des vestes militaires, tout le monde des chapeaux à fleurs et des maquillages outrés. Le berguenaere, grand parapluie orné de plumes et de ballons, sert de point de repère dans la foule. Le répertoire chanté, en français et en flamand, est d’une rudesse joyeuse : la Cantate à Jean Bart, hommage au corsaire de Louis XIV, est reprise à genoux devant la statue du héros, et Le Reuze, chanson du géant de Dunkerque, ouvre et ferme les bandes.

Le jet de harengs, lui, n’est pas si ancien. Il apparaît dans les années 1960, quand la municipalité choisit de distribuer du poisson fumé depuis le balcon en clin d’œil au passé maritime. Les harengs sont depuis emballés sous plastique, mais le geste reste le même, et les carnavaleux se disputent les paquets comme des trophées. Les Trois Joyeuses, les trois jours qui vont du dimanche au mardi, restent le sommet de la saison, avec la bande de Dunkerque le dimanche, celle de Citadelle le lundi et celle de Rosendaël le mardi.

Une fête qui a résisté

La pêche à Islande a cessé dans les années 1930. Les guerres ont interrompu le carnaval, et Dunkerque, détruite à 90 % en 1940 et 1944, a mis des années à se relever. Le carnaval a repris dès 1946 au milieu des ruines, signe de son ancrage. Il a ensuite absorbé les nouveaux habitants venus pour la sidérurgie et le port dans les années 1960 et 1970, dont certains descendaient des immigrés du bassin minier évoqués dans notre article sur les Polonais du Nord.

La ville a d’ailleurs longtemps été un lieu de passage. Port de guerre de Louis XIV, dont Jean Bart, né à Dunkerque en 1650, fut le corsaire le plus célèbre, ville flamande passée sous souveraineté française en 1662, puis port de commerce et de pêche, elle a accueilli des Flamands, des Anglais, des Bretons venus pour la pêche et, plus tard, des ouvriers de toute l’Europe pour les chantiers navals et l’usine sidérurgique ouverte en 1963. Le carnaval a servi de creuset : y entrer, c’est apprendre les chants, connaître les bals, tenir sa place dans la bande.

Le trois-mâts Duchesse Anne amarré dans le bassin du port de Dunkerque sous un ciel gris d'hiver.
Le bassin du Commerce de Dunkerque et le trois-mâts Duchesse Anne, conservé par le musée portuaire, rappel de la vocation maritime de la ville.

Aujourd’hui, la période attire des visiteurs de toute la France, ce qui inquiète parfois les anciens, attachés à un carnaval d’habitants plutôt que de spectateurs. Les bals costumés, celui des Acharnés, des Corsaires, de la Violette ou des Gigolos et Gigolettes, financent des œuvres locales et rassemblent des milliers de danseurs. La fête n’a pas de statut officiel de patrimoine, mais elle figure à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel en France depuis 2022, comme d’autres réjouissances du Nord. On pense aux géants processionnels de Douai ou de Cassel, reconnus par l’UNESCO dès 2005.

Ce que la fête raconte

Le carnaval dunkerquois dit d’abord une condition maritime, celle d’un port où la mer nourrissait et tuait. Il dit aussi la Flandre, ses langues mêlées, ses géants et ses kermesses. Il dit enfin la ville d’après-guerre, reconstruite et industrielle, qui a trouvé dans ces trois jours d’hiver une manière d’exister ensemble. Ceux qui cherchent d’autres fêtes venues du travail, comme la transhumance pyrénéenne, trouveront dans la rubrique Traditions et mémoire bien des cousines.

  • Le calendrier des bandes est publié chaque année par la ville et les associations ; les Trois Joyeuses tombent le dimanche, le lundi et le mardi précédant le mercredi des Cendres.
  • Le jet de harengs a lieu le dimanche des Trois Joyeuses, place Charles-Valentin, vers 17 heures.
  • Le musée portuaire de Dunkerque conserve le trois-mâts Duchesse Anne et documente la pêche à Islande.
  • Le rigodon final, devant la statue de Jean Bart, clôt chaque bande de Dunkerque.
  • Malo-les-Bains, Rosendaël et Saint-Pol-sur-Mer organisent leurs propres bandes, souvent plus familiales.
Solène Kerhoas

L'auteur

Solène Kerhoas

Ethnologue née à Quimper, Solène Kerhoas travaille sur le patrimoine immatériel : fêtes, pèlerinages, savoir-faire pastoraux. Elle parcourt la Bretagne et le Sud-Ouest pour recueillir les récits de ceux qui font vivre ces traditions.

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