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Peuples & Terres
Traditions et mémoire

Les lavoirs, une mémoire de villages au bord de l’eau

Bâtis en masse après une loi de 1851, les lavoirs ont été pendant un siècle le lieu du travail et de la parole des femmes de la campagne. Délaissés, puis restaurés, ils sont aujourd'hui l'un des patrimoines ruraux les plus attachants.

Solène Kerhoas
Solène Kerhoas
Publié le · 7 min de lecture
Lavoir couvert au toit de tuiles ouvert sur un bassin d'eau claire, entouré de pierres usées, dans un village de Bourgogne.

Il est là, au bout de la rue qui descend vers la rivière, ou près de la source, sous un toit de tuiles ou de lauzes porté par des piliers de pierre. Un bassin rectangulaire, des margelles inclinées, polies par des générations de mains et de battoirs. Presque chaque commune de France en possède un, souvent plusieurs. Les lavoirs sont si familiers qu’on ne les regarde plus. Pourtant, ils ont une histoire précise, une date de naissance et des usages dont les derniers témoins viennent seulement de disparaître.

Laver avant les lavoirs

Jusqu’au XVIIIe siècle, les femmes lavent le linge où elles peuvent : au bord de la rivière, sur une pierre plate, à genoux dans un carrosse de bois, ou au bord de la mare du village, à l’eau trouble. Le linge est rare, en chanvre ou en lin, et la grande lessive ne se fait que deux ou trois fois par an, à l’occasion de la buée : on entasse le linge dans un cuvier, on verse dessus de l’eau chaude filtrée à travers un lit de cendres, riche en potasse, et l’on recommence pendant un jour ou deux. Ensuite seulement vient le rinçage, qui exige de l’eau claire et courante.

Les médecins et les administrateurs des Lumières s’inquiètent de la saleté des eaux de village et de la promiscuité des points d’eau, où boivent aussi les bêtes. Les premiers lavoirs publics couverts apparaissent au XVIIIe siècle, mais restent rares. Il faut la peur des épidémies, celles du choléra de 1832 et surtout de 1849, pour que l’État s’en mêle.

La loi du 3 février 1851

Votée par l’Assemblée législative de la Deuxième République, la loi du 3 février 1851 ouvre un crédit de 600 000 francs pour subventionner, jusqu’à 30 % du coût, la construction de lavoirs et de bains publics par les communes. Le mouvement hygiéniste, la vulgarisation des découvertes sur la contagion, la volonté de discipliner la vie rurale s’y conjuguent. Les préfets relaient, les conseils municipaux votent, les architectes départementaux dessinent.

La seconde moitié du XIXe siècle est l’âge d’or. Des dizaines de milliers de lavoirs sortent de terre, jusque dans les années 1900. Certains sont de simples bassins à ciel ouvert ; d’autres, dans les régions riches ou les gros bourgs, prennent l’allure de petits temples à colonnes, comme en Bourgogne ou en Franche-Comté. Le plan est toujours le même : une arrivée d’eau, un bassin de lavage, parfois un second pour le rinçage en amont, des pierres inclinées pour frotter, un abri contre la pluie. Les modèles varient selon les régions : lavoirs à impluvium dont le toit collecte l’eau, lavoirs sur bateau dans les villes, lavoirs à plancher mobile sur les rivières à niveau variable.

Il est du devoir des communes de mettre à la disposition des femmes du peuple un lieu abrité où elles puissent laver le linge sans nuire à leur santé.

Circulaire ministérielle accompagnant l’application de la loi de 1851

La loi visait aussi les villes. Napoléon III, qui avait vu en Angleterre les bains et lavoirs publics de Londres, fait construire à Paris, rue du Temple, un établissement modèle ouvert en 1855, avec bassins individuels, séchoirs chauffés et bains à prix réduit. Dans les villes de rivière, Paris, Lyon, Nantes ou Angers, les bateaux-lavoirs amarrés le long des quais accueillent les lavandières jusqu’au milieu du XXe siècle ; le dernier de Paris disparaît dans les années 1930. En 1877, Émile Zola ouvre L’Assommoir par la bagarre de Gervaise et de Virginie dans un lavoir de la Goutte-d’Or, scène qui fixe dans la littérature l’image de ce lieu bruyant et chargé de vapeur.

Lavoir à colonnes doriques d'un village de Haute-Saône, bassin d'eau claire sous le toit de pierre.
Une fontaine-lavoir monumentale de Franche-Comté, bâtie au XIXe siècle après la loi de 1851.

Le parlement des femmes

Le lavoir est un lieu de travail dur. On y va à genoux dans le carrosse, les mains dans l’eau froide en toute saison, à savonner, frotter, battre, tordre des draps trempés qui pèsent des dizaines de kilos. Les lavandières professionnelles, qui font la lessive des bourgeois, y passent leurs journées ; les autres femmes viennent chaque semaine pour le linge de la maison. Les hommes n’y entrent pas.

C’est aussi, dès lors, un espace de parole. On y échange les nouvelles, on y arrange les mariages, on y règle les querelles et on y fait les réputations. Les folkloristes du XIXe siècle relèvent les chansons de lavandières, les ethnologues du XXe recueillent les souvenirs de femmes pour qui le lavoir fut le seul lieu hors de la maison, de l’église et du champ. Ce rôle social explique l’attachement qu’il suscite encore, à la manière des veillées ou des fêtes patronales que suit notre rubrique Traditions et mémoire.

Le savon de Marseille ne se répand dans les campagnes qu’au XIXe siècle. Avant lui, on lave à la cendre de bois, dont la potasse dissout la graisse : c’est la lessive proprement dite, mot qui désignait d’abord cette eau de cendres avant de nommer l’opération. Le battoir de hêtre ou de charme sert à chasser l’eau savonneuse du linge, non à le frapper comme on le croit. Pour blanchir les draps, on ajoute au dernier rinçage une boule de bleu, pigment d’outremer artificiel mis au point par Jean-Baptiste Guimet à Lyon en 1826, puis on étend le linge sur l’herbe, au soleil, qui achève le travail.

L’abandon et le retour

L’adduction d’eau dans les maisons, achevée dans la plupart des villages entre 1950 et 1970, puis la machine à laver, dont les foyers s’équipent en masse dans les années 1960, vident les lavoirs en une génération. Certains servent encore aux gros draps jusqu’aux années 1980, dans les villages les plus isolés du Massif central ou des Pyrénées. Beaucoup se dégradent, sont comblés, transformés en abribus, ou disparaissent sous des parkings.

Le mouvement s’inverse à partir des années 1990. Des associations de bénévoles nettoient les bassins, refont les toitures, fleurissent les abords. Les inventaires régionaux du patrimoine les recensent ; certains sont inscrits au titre des monuments historiques. Les communes y voient un élément d’identité, au même titre que le clocher ou la halle. Le lavoir est aujourd’hui un motif de sentiers de randonnée, comme en Bretagne, où les marcheurs du Tro Breizh en croisent des dizaines, souvent adossés à une fontaine dédiée à un saint local.

Margelle de pierre usée d'un lavoir avec un battoir de bois posé sur le rebord.
Une margelle inclinée, polie par un siècle de lessives, et le battoir qui servait à chasser l'eau du linge.

Regarder un lavoir

Il faut prendre le temps de lire le bâtiment. La pente des pierres dit le geste ; l’usure des margelles dit la durée ; l’orientation de l’ouverture dit le vent dominant ; une date gravée sur un pilier renvoie souvent à la subvention de 1851 ou à un legs. Dans les villages de Périgord ou de Provence, on remarquera la fontaine-lavoir, où l’eau potable jaillit en amont et le lavage se fait en aval : une hiérarchie des usages gravée dans la pierre.

  • Bourgogne : lavoirs monumentaux de la Côte-d’Or et de l’Yonne, souvent à colonnes.
  • Franche-Comté : fontaines-lavoirs des villages du Doubs et de la Haute-Saône.
  • Bretagne : lavoirs de douet et fontaines de dévotion, souvent associés à une chapelle.
  • Auvergne et Lozère : lavoirs de pierre sèche et de granite, parfois à toit de lauzes.
  • Provence : lavoirs à arcades sur la source du village, avec bassin de rinçage en amont.
Solène Kerhoas

L'auteur

Solène Kerhoas

Ethnologue née à Quimper, Solène Kerhoas travaille sur le patrimoine immatériel : fêtes, pèlerinages, savoir-faire pastoraux. Elle parcourt la Bretagne et le Sud-Ouest pour recueillir les récits de ceux qui font vivre ces traditions.

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