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Régions de France

La Camargue, un delta que l’homme n’a jamais cessé de corriger

Entre les deux bras du Rhône, la plus grande zone humide de France passe pour un espace sauvage. Digues, salins, rizières et gardians racontent au contraire deux siècles d'aménagement continu.

Solène Kerhoas
Solène Kerhoas
Publié le · 7 min de lecture
Chevaux blancs dans un marais de Camargue au crépuscule, avec des flamants roses au loin.

Vue d’avion, la Camargue est un triangle de 150 000 hectares serré entre le Grand Rhône à l’est, le Petit Rhône à l’ouest et la Méditerranée au sud. Vue du sol, c’est un pays plat, sans relief, où l’eau douce et l’eau salée se disputent la terre. Les guides parlent volontiers de nature préservée. L’histoire dit autre chose : depuis le XIXe siècle, chaque hectare de Camargue a été endigué, drainé, irrigué ou salé par des hommes, et le paysage qui attire aujourd’hui les visiteurs est le résultat de ces choix successifs.

Un delta jeune et mobile

Le delta du Rhône s’est formé au cours des sept derniers millénaires, à mesure que le fleuve déposait ses alluvions dans une mer dont le niveau s’était stabilisé. Ses bras ont souvent changé de cours. À l’époque romaine, la ville d’Arles, fondée comme colonie en 46 av. J.-C., contrôlait plusieurs chenaux navigables ; le canal de Marius, creusé à la fin du IIe siècle av. J.-C. pour relier le Rhône à la mer en évitant les bancs de sable, en témoigne. Les Saintes-Maries-de-la-Mer, aujourd’hui sur la côte, étaient au Moyen Âge à plusieurs kilomètres à l’intérieur ; le trait de côte a reculé là, avancé ailleurs, au gré des courants.

Jusqu’au XVIIIe siècle, la Camargue est un espace de crues régulières. Le Rhône déborde chaque année ou presque, dépose des limons fertiles sur les terres hautes et remplit les étangs. Les grands domaines, souvent propriété de l’abbaye de Montmajour ou de familles arlésiennes, pratiquent l’élevage extensif de bovins et de chevaux, la culture du blé sur les bourrelets alluviaux et la récolte du sel. La population est clairsemée, la malaria endémique.

Le XIXe siècle et la fermeture du delta

Tout change avec les grandes crues de 1840 et 1856, qui noient le delta et une partie d’Arles. Sous le Second Empire, l’État et les propriétaires décident de mettre fin aux inondations. La digue à la mer est achevée en 1859 : un ouvrage de 40 kilomètres qui coupe la Camargue des intrusions marines. Les digues du Rhône sont rehaussées et prolongées dans les années 1860-1870. Le delta cesse alors de recevoir les limons du fleuve. Ce qui protège des crues prive aussi les terres de leur engrais naturel et interrompt le renouvellement des étangs.

Les conséquences se font sentir rapidement. Le sel remonte dans les sols par capillarité ; les terres hautes, privées d’apports, s’appauvrissent. Les propriétaires répondent par l’irrigation. À partir des années 1870, un réseau de canaux pompe l’eau du Rhône pour dessaler les champs, tandis que des roubines évacuent l’eau vers l’étang de Vaccarès, au centre du delta. La Camargue devient un système hydraulique géré par des associations syndicales de propriétaires, un statut qui perdure.

Les ingénieurs des Ponts et Chaussées, qui dirigent ces travaux, écrivent alors que la Camargue est devenue une île artificielle, dont la survie dépend des pompes et des vannes. Le mot n’a rien perdu de sa justesse.

Le paysage bâti garde la mémoire de cette Camargue d’avant les digues. Les mas, grandes fermes isolées entourées de cyprès et de tamaris, s’élèvent sur les levées naturelles du fleuve, seuls points hors d’eau lors des crues. Leur plan, avec la maison de maître, le logement des ouvriers agricoles et les bergeries alignés autour d’une cour, remonte souvent au XVIIe ou au XVIIIe siècle. Les cabanes de gardians, en revanche, sont bien plus modestes : murs de torchis blanchis à la chaux, toit de roseaux du Vaccarès, abside arrondie tournée vers le mistral et croix fixée au faîte. Il en subsiste quelques dizaines, surtout autour des Saintes-Maries.

Cabane de gardian aux murs blanchis et au toit de roseaux, isolée dans la plaine camarguaise.
Cabane de gardian traditionnelle près des Saintes-Maries-de-la-Mer, au toit de sagne et à l'abside tournée contre le mistral.

Sel, vigne et riz

Le sel est la plus ancienne industrie du delta. À Aigues-Mortes, sur la bordure ouest, les salins sont attestés dès le Moyen Âge et sont regroupés en 1856 dans la Compagnie des Salins du Midi. À Salin-de-Giraud, sur le Grand Rhône, une exploitation industrielle est fondée en 1856 par Henri Merle, puis reprise par Pechiney et par Solvay, qui y bâtissent des cités ouvrières d’inspiration nordiste. Les tables salantes s’étendent sur plus de 10 000 hectares au XXe siècle, et le sel de Camargue alimente la chimie du chlore et de la soude autant que les tables.

La vigne connaît un âge d’or éphémère. Lorsque le phylloxéra ravage le vignoble français après 1863, on découvre que les vignes plantées dans le sable et submergées l’hiver résistent au puceron. Des milliers d’hectares de Camargue sont plantés dans les années 1880. Le riz, cultivé de manière sporadique depuis le XVIe siècle, ne s’impose qu’après 1942, quand la pénurie de guerre puis le plan Marshall en font une priorité. Les rizières atteignent 30 000 hectares en 1960. Elles ont un effet inattendu : l’eau douce qu’elles exigent dessale les terres et façonne le paysage de la Camargue agricole.

Gardians, taureaux et invention d’une tradition

Le gardian, cavalier chargé de garder les manades de taureaux et de chevaux, est un personnage réel dont l’image doit beaucoup à un homme : le marquis Folco de Baroncelli-Javon. Installé aux Saintes-Maries en 1895, ami de Mistral, il fonde en 1909 la Nacioun Gardiano, codifie le costume, le harnachement et les rites de la course camarguaise, et relance le pèlerinage gitan de mai en honorant Sara, la servante des saintes Maries. Il invente aussi l’idée d’une Camargue peuple de la liberté, en écho aux Indiens d’Amérique qu’il avait rencontrés lors du passage du Wild West Show de Buffalo Bill en 1905.

Cette culture n’est pas factice pour autant. La course camarguaise, où des raseteurs tentent d’enlever une cocarde entre les cornes d’un taureau sans le tuer, se pratique dans une centaine d’arènes du Gard et des Bouches-du-Rhône. Le cheval camargue, race reconnue en 1978, et le taureau de race Camargue, protégé par une AOP depuis 1996, constituent des lignées locales anciennes. La transhumance pyrénéenne montre un semblable mélange de pratique agricole et de fête publique.

L’image de la Camargue s’est aussi construite par le cinéma et la littérature. Dès 1909, Joë Hamman tourne aux Saintes-Maries des westerns français avec les gardians de Baroncelli pour figurants. Le roman de Jean Aicard, Roi de Camargue, publié en 1890, puis le film Crin-Blanc d’Albert Lamorisse, Palme d’or du court métrage à Cannes en 1953, fixent pour des générations d’écoliers l’image du cheval blanc et de l’enfant libre dans les marais. Cette Camargue de fiction a pesé sur la réalité : elle a nourri le tourisme, les manades ouvertes aux visiteurs et un marché du cheval que l’élevage traditionnel seul n’aurait pas justifié.

Rizières inondées de Camargue au printemps, avec une vanne d'irrigation au premier plan.
Rizières de Camargue, dont la surface a atteint 30 000 hectares vers 1960 après la relance de la culture du riz.

Protéger un paysage construit

La réserve nationale de Camargue, créée en 1927 autour de l’étang de Vaccarès, est l’une des plus anciennes de France ; le Parc naturel régional, fondé en 1970, couvre l’ensemble du delta. Ces protections doivent composer avec une donnée nouvelle : la montée du niveau de la mer, qui menace une terre dont une large part est déjà sous le niveau zéro. Des expérimentations de “recul stratégique”, laissant la mer reprendre des salins abandonnés, sont en cours depuis les années 2010 dans le secteur de Salin-de-Giraud. Le delta, que le XIXe siècle avait voulu fixer, redevient mobile.

La Camargue se comprend ainsi dans un ensemble régional plus large, qui va de la Marseille des Phocéens aux plateaux de la Provence intérieure. Notre rubrique Régions de France poursuit ce parcours.

À voir aujourd’hui

  • Le musée de la Camargue, au mas du Pont de Rousty, sur l’histoire du delta et de ses habitants.
  • La digue à la mer, parcourable à pied ou à vélo entre les Saintes-Maries et Salin-de-Giraud.
  • Le village ouvrier de Salin-de-Giraud et ses cités Solvay et Pechiney.
  • Le pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer, les 24 et 25 mai.
  • Le parc ornithologique du Pont de Gau et ses colonies de flamants roses.
Solène Kerhoas

L'auteur

Solène Kerhoas

Ethnologue née à Quimper, Solène Kerhoas travaille sur le patrimoine immatériel : fêtes, pèlerinages, savoir-faire pastoraux. Elle parcourt la Bretagne et le Sud-Ouest pour recueillir les récits de ceux qui font vivre ces traditions.

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