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Peuples & Terres
Régions de France

L’Alsace, cinq changements de souveraineté en trois siècles

Française en 1648, allemande en 1871, française en 1918, annexée en 1940, libérée en 1945. Entre Vosges et Rhin, une région a appris à vivre avec deux langues et plusieurs mémoires.

Thibault Lefranc
Thibault Lefranc
Publié le · 7 min de lecture
Village viticole alsacien aux maisons à colombages colorées, avec le vignoble et les Vosges en arrière-plan.

Un habitant de Colmar né en 1860 et mort en 1950 aura changé quatre fois de nationalité sans quitter sa ville. Français à sa naissance, il devient allemand en 1871, redevient français en 1918, est déclaré citoyen du Reich en 1940, puis à nouveau français en 1945. Aucune autre région de France n’a connu une telle succession. Elle explique une bonne part de ce qui rend l’Alsace particulière : son droit local, son dialecte, ses villages viticoles aux maisons à colombages, et une manière prudente de parler du passé.

Une terre d’Empire jusqu’en 1648

Pendant tout le Moyen Âge, l’Alsace fait partie du Saint-Empire romain germanique. Elle est morcelée entre une multitude de seigneuries : les Habsbourg possèdent le sud, l’évêque de Strasbourg de vastes domaines, et dix villes libres, regroupées en 1354 dans la Décapole, se gouvernent elles-mêmes. Strasbourg, ville libre à part, est l’une des grandes cités du monde germanique ; c’est là que Gutenberg met au point l’imprimerie vers 1440, et que la Réforme s’impose dès les années 1520. La cathédrale de grès rose témoigne de cette prospérité rhénane.

La guerre de Trente Ans (1618-1648) ravage la région ; certains villages perdent la moitié de leurs habitants. Les traités de Westphalie de 1648 transfèrent au roi de France les droits des Habsbourg en Alsace, dans des termes suffisamment ambigus pour que Louis XIV les interprète largement. Les villes de la Décapole sont soumises entre 1673 et 1679, et Strasbourg est occupée en septembre 1681, sans combat. Le traité de Ryswick de 1697 confirme l’annexion. L’Alsace devient une province française, mais gardée à part : la frontière douanière reste sur les Vosges, le droit local est maintenu, et l’allemand demeure la langue courante.

Français et Alsaciens, 1789-1870

La Révolution fait entrer l’Alsace dans la nation française d’une manière nouvelle. Les Alsaciens adhèrent massivement aux principes de 1789 ; c’est à Strasbourg, chez le maire Dietrich, que Rouget de Lisle chante pour la première fois, en avril 1792, le chant qui deviendra la Marseillaise. Le service militaire, l’école, l’administration diffusent le français dans les villes, tandis que les campagnes continuent de parler alsacien, un ensemble de dialectes alémaniques et franciques. L’industrie textile de Mulhouse, ville républicaine rattachée à la France en 1798, fait de l’Alsace l’une des régions les plus industrialisées du pays.

Ce siècle français est aussi celui d’un attachement nouveau à la nation, incarné par des figures comme Kléber, né à Strasbourg en 1753 et général de la République, ou le baron Haussmann, d’origine alsacienne par son père. La construction du canal du Rhône au Rhin, achevé en 1833, puis de la ligne de chemin de fer Strasbourg-Bâle en 1841, l’une des premières grandes lignes du pays, ancre la province dans l’économie française. À Mulhouse, les manufactures Dollfus-Mieg et Koechlin font de l’impression sur étoffes une industrie de renommée européenne, et la Cité ouvrière, commencée en 1853, sert de modèle au logement social.

Rangée de maisons ouvrières du XIXe siècle aux toits pentus et petits jardins dans la Cité ouvrière de Mulhouse.
La Cité ouvrière de Mulhouse, commencée en 1853, témoin de l'Alsace industrielle du XIXe siècle.

Reichsland, 1871-1918

La défaite de 1870 aboutit au traité de Francfort du 10 mai 1871, par lequel la France cède l’Alsace, sauf Belfort, et une partie de la Lorraine. Le nouveau territoire, l’Alsace-Lorraine, est administré directement par l’Empire allemand sous le nom de Reichsland. Environ 130 000 personnes choisissent la nationalité française et partent, principalement vers Paris, Nancy et l’Algérie ; on les nomme les optants. Ceux qui restent vivent une germanisation qui n’est pas seulement contrainte : l’Allemagne investit dans les universités, les chemins de fer, les assurances sociales de Bismarck, et laisse une empreinte urbaine visible dans la Neustadt de Strasbourg, inscrite au patrimoine mondial en 2017.

En 1911, le Reichsland obtient une constitution et un parlement propre. La Première Guerre mondiale interrompt cette évolution ; 380 000 Alsaciens-Lorrains sont mobilisés dans l’armée allemande, et 50 000 environ y meurent. Le 22 novembre 1918, les troupes françaises entrent dans Strasbourg. Le retour à la France, célébré avec ferveur, est suivi de désillusions : les commissions de triage classent les habitants selon leur origine, et l’administration parisienne veut appliquer les lois françaises, dont la séparation des Églises et de l’État, à une région qui n’y était pas soumise. Le “malaise alsacien” des années 1920 conduit au maintien du Concordat et du droit local, toujours en vigueur.

L’annexion de fait, 1940-1945

En juin 1940, l’Alsace est annexée de facto par le Reich, sans traité. Le français est interdit, les noms de rues et de personnes germanisés, les bérets prohibés. À partir d’août 1942, les jeunes Alsaciens sont incorporés de force dans la Wehrmacht et la Waffen-SS : ce sont les Malgré-nous, 130 000 hommes dont 40 000 ne reviendront pas, beaucoup étant morts sur le front russe ou dans le camp de Tambov. Le camp de concentration du Struthof, à Natzwiller, est le seul de ce type sur le territoire français actuel. Strasbourg est libérée le 23 novembre 1944 par la 2e division blindée de Leclerc ; Colmar seulement le 2 février 1945.

La mémoire de cette période a longtemps été difficile. Le procès de Bordeaux, en 1953, qui juge les responsables du massacre d’Oradour-sur-Glane, dont treize Alsaciens incorporés de force, provoque une crise entre l’Alsace et le reste du pays. Il faut attendre les années 2000 pour que le statut des Malgré-nous soit pleinement reconnu.

Le territoire porte encore les traces de ces guerres. La ligne Maginot, construite entre 1929 et 1940, aligne ses ouvrages le long du Rhin, du Four-à-Chaux à Lembach au Hochwald ; le Hartmannswillerkopf, dans les Vosges du Sud, disputé en 1915 au prix de près de 30 000 morts, est devenu un monument national franco-allemand inauguré en 2017 par les deux présidents. Ces lieux, longtemps gardés séparément par chaque camp, sont aujourd’hui visités ensemble, signe d’un apaisement que l’Alsace a contribué à construire, notamment en accueillant à Strasbourg le Conseil de l’Europe dès 1949, puis le Parlement européen.

Tranchée bordée de pierres et piquets rouillés dans la forêt du Hartmannswillerkopf, avec la plaine d'Alsace en contrebas.
Tranchées du Hartmannswillerkopf, dans les Vosges du Sud, âprement disputées en 1915.

Deux langues, un vignoble

L’alsacien reste parlé, mais il recule : environ 40 % des habitants le pratiquent aujourd’hui, contre 90 % en 1945, et rarement parmi les jeunes. Les écoles bilingues français-allemand, développées depuis les années 1990, tentent de maintenir le lien avec l’allemand standard, langue écrite historique de la région. Les noms des villages, de Riquewihr à Eguisheim, et les enseignes en fer forgé rappellent cette double appartenance.

La route des vins, tracée en 1953 sur 170 kilomètres au pied des Vosges, relie ces villages viticoles. Le vignoble, planté depuis l’époque romaine, produit des vins blancs de cépages, riesling, gewurztraminer, pinot gris, sylvaner, une spécificité héritée de la tradition germanique. Les maisons à colombages, dont les plus anciennes datent du XVIe siècle, doivent leur préservation aux ravages limités des guerres dans les villages de la plaine, et à une politique de protection précoce. Le pré carré de Vauban, à Neuf-Brisach, et le partage de 843, qui plaça l’Alsace en Lotharingie, sont d’autres jalons de cette histoire de frontière, explorée dans notre rubrique Empires et frontières.

Repères

  • 1648 : traités de Westphalie ; les droits des Habsbourg en Alsace passent au roi de France.
  • 1681 : occupation de Strasbourg par Louis XIV.
  • 10 mai 1871 : traité de Francfort, l’Alsace devient allemande.
  • 22 novembre 1918 : entrée des troupes françaises à Strasbourg.
  • Août 1942 : début de l’incorporation de force.
  • 2 février 1945 : libération de Colmar, fin de l’annexion.
Thibault Lefranc

L'auteur

Thibault Lefranc

Thibault Lefranc a enseigné l'histoire médiévale et moderne pendant trente ans. Spécialiste de la formation des États et des frontières, il aime rappeler que les cartes sont toujours plus nettes que la réalité qu'elles prétendent décrire.

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