En janvier 1673, un ingénieur de quarante ans écrit au ministre de la Guerre Louvois une lettre restée célèbre. Le roi, dit-il, devrait songer à faire son pré carré, c’est-à-dire à simplifier une frontière du Nord enchevêtrée de places françaises et espagnoles, en échangeant, en conquérant ou en rasant, pour obtenir une ligne défendable. Vauban n’a pas encore le titre de commissaire général des fortifications, qu’il recevra en 1678. Mais il a déjà l’idée qui guidera son œuvre : la frontière n’est pas une ligne, c’est un système.
Un Morvandiau au service du roi
Sébastien Le Prestre naît en mai 1633 à Saint-Léger-de-Foucheret, dans le Morvan, dans une famille de petite noblesse désargentée. Il sert d’abord Condé pendant la Fronde, puis, capturé en 1653, passe au service du roi. Formé sur le terrain aux sièges, il se distingue en 1667 lors de la guerre de Dévolution devant Lille, qu’il prend en neuf jours. Louis XIV lui confie aussitôt la construction d’une citadelle dans la ville conquise, la Reine des citadelles, achevée pour l’essentiel en 1670.
Vauban n’invente pas la fortification bastionnée. Le principe, né en Italie au XVIe siècle, consiste à remplacer les hautes murailles vulnérables à l’artillerie par des ouvrages bas, épais, en forme de pointes, qui permettent des tirs croisés sur tous les angles. Il en systématise l’usage, adapte chaque plan au site, multiplie les ouvrages avancés, demi-lunes et tenailles, et surtout organise le tout à l’échelle du royaume.
Le pré carré
Sur la frontière du Nord, la plus exposée, Vauban propose deux lignes de places espacées d’une journée de marche. La première, de Dunkerque à Dinant, compte quinze forteresses, dont Lille, Tournai, Valenciennes et Maubeuge ; la seconde, en retrait, treize autres, comme Arras, Douai, Cambrai et Le Quesnoy. Une armée ennemie qui percerait la première ligne se trouverait prise entre les garnisons et bloquée par la seconde. Le traité de Nimègue en 1678 puis celui de Ryswick en 1697 confirment pour l’essentiel cette frontière, qui est encore celle de la France.
Le même raisonnement s’applique aux autres fronts. Dans les Alpes, Briançon et Mont-Dauphin ferment les cols venant du Piémont. Sur le Rhin, Neuf-Brisach, ville neuve tracée en 1698 sur un plan octogonal parfait, remplace Vieux-Brisach rendu à l’Empire. En Roussillon, Mont-Louis et Villefranche-de-Conflent surveillent l’Espagne. Sur les côtes, Saint-Martin-de-Ré, Blaye, Camaret et la tour Vauban tiennent les estuaires. L’Alsace, réunie au royaume dans ces mêmes décennies, reçoit un soin particulier, comme le rappelle notre article sur l’Alsace.
Les historiens de la fortification distinguent, par commodité, trois manières successives chez Vauban. La première, celle de Lille, reste fidèle au tracé bastionné classique. La deuxième, mise au point à Belfort et à Besançon dans les années 1680 puis à Landau en 1688, détache les bastions de l’enceinte et les double de tours à canons, pour que la défense survive à la chute d’un ouvrage. La troisième, appliquée à Neuf-Brisach seulement, perfectionne ce dispositif. Vauban lui-même refusait la notion de système et répétait que chaque place devait être dessinée selon son terrain.

Place assiégée par Vauban, place prise ; place défendue par Vauban, place imprenable.
Formule attribuée aux contemporains de l’ingénieur
Un chantier permanent
On attribue à Vauban la conception ou la réfection d’environ cent soixante places, la construction de trente-trois citadelles ou forts neufs et la direction d’une cinquantaine de sièges. Il parcourt le royaume à cheval ou en chaise, plus de quatre mille kilomètres certaines années, rédige des milliers de lettres et de mémoires, inspecte, corrige, dispute avec Louvois sur les coûts. Chaque projet est accompagné de plans et de devis d’une précision nouvelle, qui font de lui l’un des fondateurs du génie militaire moderne.
L’attaque des places lui doit autant que leur défense. Au siège de Maastricht, en juin 1673, il inaugure la méthode des parallèles : trois tranchées successives creusées parallèlement à l’enceinte, reliées par des boyaux en zigzag, qui permettent d’approcher l’artillerie sans exposer les sapeurs. La ville tombe en treize jours. Le procédé, décrit dans son Traité de l’attaque des places, reste en usage jusqu’au XIXe siècle. Louis XIV le récompense d’une gratification qui lui permet d’acheter en 1675 le château de Bazoches, dans son Morvan natal, où il installe ses bureaux d’études.
Les villes marquées par ses travaux changent de visage. À Lille, à Besançon, à Bayonne, les glacis interdisent toute construction sur plusieurs centaines de mètres, ce qui bloque l’extension urbaine jusqu’au démantèlement des remparts au XIXe siècle, quand Paris connaît les transformations décrites dans notre article sur les travaux d’Haussmann. À Neuf-Brisach ou à Mont-Louis, la ville elle-même est dessinée par l’ingénieur : rues en damier, place d’armes centrale, casernes et arsenal aux angles.
L’ingénieur devenu réformateur
Vauban n’est pas seulement un homme de guerre. Ses tournées lui donnent une connaissance concrète des campagnes que peu de courtisans possèdent. Il calcule, dénombre, propose. En 1707, il fait imprimer sans autorisation un Projet d’une dîme royale, qui suggère de remplacer la plupart des impôts par une contribution proportionnelle aux revenus de tous, nobles et clergé compris. L’ouvrage est condamné, saisi et mis au pilon. Vauban, maréchal de France depuis 1703, meurt à Paris le 30 mars 1707, quelques semaines plus tard.
Il est inhumé à Bazoches, dans l’église du village. Un siècle plus tard, Napoléon, qui se réclamait de l’ingénieur, fait transférer son cœur aux Invalides ; la cérémonie a lieu le 28 mai 1808, et l’urne repose depuis dans une chapelle proche du tombeau de Turenne. Le reste de son œuvre écrite, les Oisivetés, douze volumes de mémoires sur les sujets les plus divers, de la culture des forêts à la navigation des rivières, n’a été publié intégralement qu’en 2007, pour le tricentenaire de sa mort.

Une reconnaissance tardive
Le 7 juillet 2008, le comité du patrimoine mondial de l’UNESCO inscrit le Réseau des sites majeurs de Vauban, douze ensembles choisis pour représenter la diversité de son œuvre : Arras, Besançon, Blaye-Cussac-Fort-Médoc, Briançon, Camaret-sur-Mer, Longwy, Mont-Dauphin, Mont-Louis, Neuf-Brisach, Saint-Martin-de-Ré, Saint-Vaast-la-Hougue et Villefranche-de-Conflent. Le dossier avait été porté par un réseau de collectivités créé en 2005, soucieux de sauver des ouvrages parfois délaissés depuis leur déclassement militaire.
Ces places n’ont pas toutes connu le feu. Beaucoup n’ont servi qu’à dissuader, ce qui était bien leur fonction. Leur géométrie en étoile, visible du ciel, fascine aujourd’hui autant les promeneurs que les architectes. Et leur emplacement dit, mieux que bien des traités, où Louis XIV entendait que s’arrête son royaume. On retrouvera d’autres frontières mouvantes dans la rubrique Empires et frontières.
- Lille : citadelle en pentagone, 1667-1670, toujours occupée par l’armée.
- Besançon : citadelle sur son éperon au-dessus de la boucle du Doubs.
- Neuf-Brisach : ville octogonale de 1698, plan intact.
- Briançon : ville haute et forts d’altitude, dont le fort des Têtes.
- Saint-Martin-de-Ré : enceinte urbaine et citadelle sur l’île de Ré.
- Villefranche-de-Conflent : remparts et fort Libéria dans les Pyrénées.

