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Peuples & Terres
Empires et frontières

La croisade des Albigeois, vingt ans de guerre en Languedoc

Lancée en 1209 contre l'hérésie cathare, la croisade tourne vite à la conquête. De Béziers à Montségur, elle brise l'indépendance des comtes de Toulouse et ouvre le Midi à la couronne capétienne.

Thibault Lefranc
Thibault Lefranc
Publié le · 7 min de lecture
Ruines du château de Montségur perchées sur leur pog rocheux dans les Pyrénées ariégeoises.

Le 22 juillet 1209, l’armée des croisés arrive devant Béziers. La ville abrite quelques centaines d’hérétiques, dont les noms ont été communiqués par l’évêque, au milieu de milliers de catholiques. Une sortie mal conduite des habitants permet aux valets de l’armée de forcer les portes. En quelques heures, la ville est mise à sac et incendiée, et une grande partie de la population massacrée, y compris dans l’église de la Madeleine. Le légat Arnaud Amaury écrira au pape que quinze mille personnes ont péri, chiffre sans doute gonflé, mais qui dit l’effroi que l’événement provoque jusqu’au Nord.

Une Église parallèle

Ceux que l’on appelle cathares, ou albigeois du nom de la ville d’Albi, se nomment eux-mêmes bons hommes et bonnes femmes, ou simplement chrétiens. Leur doctrine, attestée en Languedoc dès le milieu du XIIe siècle, oppose un Dieu bon, créateur des âmes, à un principe mauvais, responsable du monde matériel. Ils rejettent les sacrements de l’Église romaine, la croix, les églises de pierre, et vivent dans une ascèse stricte : jeûnes, abstinence de viande, refus de tout serment et de tout meurtre. Les fidèles reçoivent avant de mourir le consolament, seul sacrement reconnu, donné par imposition des mains.

Organisés en évêchés, ceux de Toulouse, Albi, Carcassonne et Agen, les bons hommes prêchent ouvertement dans les bourgs. L’aristocratie locale les protège ou les tolère, souvent par attachement à ses propres coutumes plus que par conviction. Le comte Raymond VI de Toulouse, le vicomte Raymond-Roger Trencavel, seigneur de Béziers et de Carcassonne, sont accusés par Rome de complaisance. Les missions cisterciennes puis celle de Dominique de Guzman, le futur saint Dominique, qui prêche en Lauragais à partir de 1206, ne suffisent pas à retourner la situation.

Le meurtre d’un légat

Le 14 janvier 1208, Pierre de Castelnau, légat du pape Innocent III, est assassiné près de Saint-Gilles par un écuyer qu’on dit proche du comte de Toulouse. Le pape excommunie Raymond VI et appelle les chevaliers de France à prendre la croix contre les hérétiques, avec les mêmes indulgences que pour la Terre sainte. Le roi Philippe Auguste, en conflit avec l’Angleterre et l’Empire, refuse de conduire l’expédition mais laisse ses vassaux y participer. L’armée qui descend la vallée du Rhône au printemps 1209 est menée par le légat Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux, et par des barons du Nord.

Raymond VI, habile, fait amende honorable à Saint-Gilles le 18 juin 1209 et rejoint la croisade pour épargner ses terres. La colère se déverse alors sur les domaines Trencavel. Après Béziers vient Carcassonne, assiégée le 1er août. Privée d’eau, la cité capitule le 15 août ; ses habitants doivent sortir avec pour tout bien leurs vêtements. Le vicomte, prisonnier, meurt en novembre dans sa propre tour. L’histoire de ces remparts, restaurés au XIXe siècle, est racontée dans notre article sur la Cité de Carcassonne.

La chronologie de l’été 1209 donne la mesure de la violence. Entre le sac de Béziers du 22 juillet et la chute de Carcassonne le 15 août, moins d’un mois s’écoule. Les seigneurs des environs, Narbonne, Montpellier, comprennent la leçon et font leur soumission. Les autres, comme les seigneurs de Cabaret, de Minerve ou de Termes, se replient dans des châteaux de montagne. Le mot attribué au légat devant Béziers, “tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens”, n’est rapporté que soixante ans plus tard par le moine allemand Césaire de Heisterbach ; les historiens le tiennent pour une invention, mais il résume ce que les contemporains ont retenu.

Le village de Minerve perché sur son éperon calcaire au-dessus des gorges de la Cesse, avec la tour de la Candela.
Minerve, dans l'Hérault, tombée en juillet 1210 après un siège de Simon de Montfort qui s'acheva par le bûcher de 140 bons hommes.

Simon de Montfort et la conquête

Les grands barons rentrent chez eux une fois accompli leur service de quarante jours. Reste un seigneur d’Île-de-France de modeste fortune, Simon de Montfort, à qui l’on confie les terres conquises. Pendant neuf ans, il mène une guerre implacable : prise de Minerve en 1210, où 140 bons hommes montent au bûcher, de Lavaur en 1211, puis victoire décisive de Muret, le 12 septembre 1213, sur l’armée coalisée de Raymond VI et du roi Pierre II d’Aragon, tué dans la bataille.

Ils se ruèrent sur la ville avec des cris et des hurlements, et tuèrent tout ce qu’ils trouvaient, sans épargner ni l’âge ni le sexe.

Pierre des Vaux-de-Cernay, Histoire albigeoise, sur le sac de Béziers

En 1215, le concile de Latran IV dépouille Raymond VI et attribue le comté de Toulouse à Montfort. Mais le Midi se soulève. Toulouse se révolte en 1217 ; Simon de Montfort meurt sous ses murs le 25 juin 1218, la tête fracassée par une pierre lancée, dit la Chanson de la Croisade, par les femmes de la ville. Son fils Amaury, incapable de tenir les conquêtes, cède ses droits au roi de France en 1224.

Le roi entre en scène

Louis VIII conduit lui-même une nouvelle croisade en 1226 ; il meurt au retour, en novembre, mais la royauté s’est installée. Raymond VII, fils de Raymond VI, épuisé par la guerre, signe le 12 avril 1229 le traité de Paris, ou de Meaux. Il cède au roi les sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne, s’engage à combattre l’hérésie et marie sa fille unique Jeanne à Alphonse de Poitiers, frère de Louis IX. À la mort du couple, sans enfant, en 1271, le comté de Toulouse rejoint le domaine royal.

La croisade a changé de nature. Le Languedoc, monde de langue d’oc où les liens vassaliques penchaient vers l’Aragon et où les villes jouissaient de larges libertés, est désormais tenu par des sénéchaux du roi. L’inquisition, confiée aux dominicains à partir de 1233, traque les derniers bons hommes. La fondation de bastides royales, comme celles du Périgord, participera aussi de cette prise en main du Sud-Ouest.

Le traité de 1229 prévoit aussi la création d’une université à Toulouse, la seconde du royaume après Paris, avec des maîtres en théologie chargés de former des prédicateurs orthodoxes. Il impose la démolition des remparts de la ville et de trente châteaux du comté. Les registres de l’inquisition toulousaine et carcassonnaise, dont ceux de Bernard de Caux au milieu du XIIIe siècle et de Jacques Fournier, évêque de Pamiers, entre 1318 et 1325, constituent aujourd’hui la principale source sur la vie des communautés cathares, leurs croyances et les villages, comme Montaillou, où elles ont survécu le plus longtemps.

Registre manuscrit médiéval sur parchemin ouvert sous une lumière tamisée dans une salle d'archives.
Registre d'inquisition du XIIIe siècle, du type de ceux qui documentent aujourd'hui la vie des communautés cathares du Languedoc.

Montségur et la fin

Le dernier acte se joue sur un piton d’Ariège. Montségur, château refuge des dignitaires cathares, est assiégé à partir de mai 1243 après le meurtre des inquisiteurs d’Avignonet. La place se rend le 1er mars 1244 ; le 16 mars, plus de deux cents bons hommes et bonnes femmes qui ont refusé d’abjurer sont brûlés au pied de la montagne. L’Église cathare survit encore quelques décennies dans la clandestinité ; le dernier bon homme connu du Languedoc, Guilhem Bélibaste, est brûlé en 1321 à Villerouge-Termenès.

Il faut se garder des lectures romantiques nées au XIXe siècle, qui ont fait des cathares un peuple occitan opprimé par le Nord, et des châteaux vertigineux de Peyrepertuse ou Quéribus des forteresses cathares, alors qu’ils furent surtout des postes frontières du roi face à l’Aragon. Reste que la croisade, d’abord religieuse, a déplacé la frontière méridionale du royaume jusqu’aux Pyrénées et aux rives de la Méditerranée. C’est l’une des grandes étapes suivies par notre rubrique Empires et frontières.

  • Béziers : cathédrale Saint-Nazaire, reconstruite après l’incendie de 1209.
  • Carcassonne : la Cité, double enceinte et château comtal.
  • Minerve (Hérault) : village perché, stèle en mémoire du bûcher de 1210.
  • Muret : lieu de la bataille de 1213, au sud de Toulouse.
  • Montségur (Ariège) : ruines du château reconstruit après 1244 et stèle des brûlés.
  • Toulouse : couvent des Jacobins, berceau des dominicains.
Thibault Lefranc

L'auteur

Thibault Lefranc

Thibault Lefranc a enseigné l'histoire médiévale et moderne pendant trente ans. Spécialiste de la formation des États et des frontières, il aime rappeler que les cartes sont toujours plus nettes que la réalité qu'elles prétendent décrire.

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