Une île de sable à l’embouchure du fleuve Sénégal, un village de pêcheurs sur la côte de Coromandel : rien ne rapproche a priori Saint-Louis et Pondichéry, sinon la date de leur fondation, 1659 et 1674, et le pavillon qui y flotte. Ces deux comptoirs, parmi des dizaines d’autres, forment l’armature du premier empire colonial français. Un empire qui ne ressemble pas encore à celui du XIXe siècle : il tient en des forts, des entrepôts et des contrats, et il repose, dès l’origine, sur la traite des êtres humains.
Des compagnies plutôt que des conquêtes
La France du XVIIe siècle arrive tard sur les routes océaniques ouvertes par le Portugal et l’Espagne, puis exploitées par les Hollandais et les Anglais. Richelieu, puis Colbert, choisissent l’outil des compagnies à monopole, sociétés privées dotées par le roi de privilèges exclusifs sur une zone. La Compagnie du Cap-Vert et du Sénégal en 1633, la Compagnie des Indes orientales en 1664, la Compagnie du Sénégal en 1673 se succèdent, souvent ruinées, toujours refondées.
Le but n’est pas de peupler ni de gouverner des territoires, mais de contrôler des points d’échange. En Afrique, la gomme arabique, l’or, l’ivoire et surtout les captifs ; en Inde, les cotonnades peintes, dites indiennes, le poivre et les épices, très demandés en Europe. Les comptoirs sont des interfaces avec des pouvoirs locaux puissants, royaumes wolofs du Waalo et du Cayor, nababs et sultans du Deccan, avec lesquels il faut négocier, payer des droits et parfois s’allier.
Saint-Louis, 1659
Le premier établissement français sur le fleuve Sénégal date des années 1630, mais c’est en 1659 que Louis Caullier, au service de la Compagnie du Cap-Vert, installe un fort sur l’île de Ndar, à une vingtaine de kilomètres de l’embouchure. Il la baptise Saint-Louis, en hommage au roi et à son saint patron. Le site, protégé par la barre du fleuve et la Langue de Barbarie, donne accès aux marchés de l’intérieur par le fleuve, navigable en saison des pluies jusqu’à plusieurs centaines de kilomètres.
Saint-Louis devient vite un lieu de traite. Des captifs achetés à l’intérieur y sont retenus dans des captiveries avant d’être embarqués vers les Antilles, où la culture du sucre exige une main-d’œuvre sans cesse renouvelée. Les historiens estiment que le Sénégal et la Gambie ont fourni entre 5 et 10 % des quelque 12,5 millions d’Africains déportés à travers l’Atlantique entre le XVIe et le XIXe siècle, dont une part par les navires français. Le Code noir de 1685 fixe le statut des esclaves aux colonies ; il ne s’applique pas à Saint-Louis même, mais l’île en est un rouage.
Une société singulière y naît. Des femmes africaines et métisses, les signares, épousent selon la coutume locale des employés français et bâtissent des fortunes dans le commerce, y compris celui des captifs. Une population métisse catholique, francophone et wolophone, occupe les maisons à balcons de bois que l’on voit encore. Ce monde urbain, parmi les premiers d’Afrique de l’Ouest à porter cette marque, vaudra à l’île l’inscription au patrimoine mondial en 2000.
À deux cents kilomètres au sud, en face de la presqu’île du Cap-Vert, l’île de Gorée complète le dispositif. Prise aux Hollandais en 1677 par l’escadre de l’amiral d’Estrées, elle sert de mouillage aux navires et de relais pour le commerce des captifs, dans des proportions bien inférieures à ce que l’on a longtemps affirmé, les grands ports d’embarquement se trouvant plus au sud, en Gambie ou sur la côte des Esclaves. La Maison des Esclaves, bâtie vers 1776 pour une signare, et son ouverture sur l’Atlantique en sont devenues le symbole. Gorée est inscrite au patrimoine mondial depuis 1978, l’île de Saint-Louis depuis 2000.

Pondichéry, 1674
Sur la côte sud-est de l’Inde, la Compagnie des Indes orientales cherche depuis 1668 un point d’appui, d’abord à Surat, puis à Masulipatam. En 1673, François Martin obtient du sultan de Bijapur, par l’entremise de son gouverneur local, l’autorisation de s’installer dans le village de Puducherry. Il y arrive avec quelques hommes en janvier 1674. Le site n’a ni port naturel ni fortifications, mais Martin, commerçant obstiné, le développe patiemment, malgré une occupation hollandaise de 1693 à 1699.
Au XVIIIe siècle, Pondichéry devient une vraie ville, avec sa ville blanche au bord de la mer, aux rues perpendiculaires et aux maisons à colonnes, et sa ville noire, indienne, séparée par un canal. Sous Dupleix, gouverneur de 1742 à 1754, elle est le centre d’une politique d’influence qui fait de la France l’arbitre de plusieurs principautés du Deccan. Cette ambition s’écroule face aux Britanniques : la ville est prise et rasée en 1761, restituée en 1765, reprise plusieurs fois encore jusqu’en 1816.
L’établissement de Pondichéry, quoique peu de chose dans ses commencements, peut devenir quelque jour d’une grande considération.
François Martin, Mémoires, fin du XVIIe siècle
La ville que l’on visite aujourd’hui n’est pas celle de Dupleix. En janvier 1761, après un siège de plusieurs mois, les Britanniques prennent Pondichéry et rasent méthodiquement ses fortifications et une grande partie de ses maisons. Rendue à la France par le traité de Paris de 1765, elle est reconstruite sur le même plan en damier, mais sans les remparts. La vie du comptoir au temps de Dupleix nous est connue par une source rare : le journal tenu de 1736 à 1761 par Ananda Ranga Pillai, son courtier et interprète tamoul, qui décrit de l’intérieur les affaires, les intrigues et les fêtes de la ville.
Ce que dessine cet empire
Au milieu du XVIIIe siècle, la France possède des comptoirs en Afrique, cinq établissements en Inde, Pondichéry, Chandernagor, Mahé, Yanaon et Karikal, des îles à sucre aux Antilles, Saint-Domingue en tête, la Louisiane et le Canada. Le traité de Paris de 1763 emporte presque tout ce qui est continental ; le premier empire se réduit à des îles et des comptoirs. Les motivations sont d’abord marchandes, et les populations concernées, esclaves déportés, marchands indiens, habitants des comptoirs, n’ont pas choisi ce système. Le rappeler n’est pas un anachronisme : dès 1788, la Société des amis des Noirs demande l’abolition de la traite, obtenue en 1815 et effective, pour l’esclavage, le 27 avril 1848.
Les migrations que cet empire engendre, forcées ou non, ont laissé des traces durables, comme celles des exilés dont traite notre article sur le Refuge huguenot, presque contemporain de ces fondations. Saint-Louis devient capitale du Sénégal colonial puis de l’Afrique-Occidentale française jusqu’en 1902 ; Pondichéry reste française jusqu’au transfert de fait à l’Inde le 1er novembre 1954, ratifié en 1962. L’une et l’autre gardent des rues, des façades et des noms, mais aussi des mémoires que les deux pays interrogent aujourd’hui, parfois différemment de la fondation lointaine de Marseille, comptoir grec devenu ville. Notre rubrique Empires et frontières revient sur ces héritages contrastés.
La rupture décisive vient de 1848. Le décret du 27 avril, préparé par Victor Schoelcher, abolit l’esclavage dans toutes les possessions françaises et accorde aux habitants des quatre communes du Sénégal, Saint-Louis, Gorée, puis Dakar et Rufisque, le droit d’élire un député. Ce statut particulier, unique dans l’Afrique coloniale, permettra en 1914 l’élection de Blaise Diagne, premier député africain noir à siéger au Palais-Bourbon. Le pont Faidherbe, ouvrage métallique de 507 mètres inauguré en 1897, relie depuis lors l’île au continent.

- 1659 : fondation de Saint-Louis du Sénégal sur l’île de Ndar.
- 1664 : création de la Compagnie des Indes orientales par Colbert.
- 1674 : installation de François Martin à Pondichéry.
- 1685 : promulgation du Code noir.
- 1763 : traité de Paris, perte du Canada et de la Louisiane orientale.
- 1848 : abolition définitive de l’esclavage dans les colonies françaises.
- 1954 : transfert de Pondichéry à l’Inde ; 2000 : Saint-Louis inscrite à l’UNESCO.

