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Peuples & Terres
Civilisations anciennes

Alésia, l’été où la Gaule cessa d’être libre

En 52 avant notre ère, Vercingétorix s'enferme dans un oppidum que César encercle d'un double anneau de fortifications. Le siège décide du sort de la Gaule, et son emplacement a nourri un siècle et demi de polémiques.

Thibault Lefranc
Thibault Lefranc
Publié le · 8 min de lecture
Statue monumentale de Vercingétorix par Aimé Millet dominant le mont Auxois à Alise-Sainte-Reine.

À la fin de l’été 52 avant notre ère, environ quatre-vingt mille guerriers gaulois se retranchent sur un plateau fortifié, tandis qu’une armée romaine de dix légions les enferme derrière des kilomètres de fossés, de palissades et de tours. Après plus d’un mois de siège et l’échec d’une immense armée de secours, Vercingétorix se rend à Jules César. Le siège d’Alésia clôt sept années de guerre des Gaules et ouvre cinq siècles de domination romaine. Il est aussi, par la faute des sources et des passions nationales, l’une des batailles les plus discutées de l’histoire de France.

D’une révolte générale à un piège

Depuis 58 avant notre ère, César, proconsul de la Gaule cisalpine et de la Narbonnaise, a conduit ses légions de la Belgique à l’Aquitaine, jusqu’en Bretagne insulaire et au-delà du Rhin. Au début de l’année 52, une révolte coordonnée éclate: Vercingétorix, jeune noble arverne, fédère la plupart des peuples gaulois, dont les Éduens, jusque-là alliés fidèles de Rome. Sa stratégie repose sur la terre brûlée et le harcèlement, pour priver l’armée romaine de vivres. Devant Gergovie, sur les terres arvernes, il inflige à César un échec sérieux.

Mais un affrontement de cavalerie tourne mal pour les Gaulois quelques semaines plus tard, et Vercingétorix se replie sur l’oppidum d’Alésia, chez les Mandubiens. Il y attend une armée de secours levée dans toute la Gaule. César décide de l’y enfermer. Ses soldats construisent en quelques semaines une ligne intérieure, la contrevallation, longue d’environ quinze kilomètres, puis une ligne extérieure, la circonvallation, d’une vingtaine de kilomètres, tournée vers l’armée qui doit venir. Fossés inondés, pieux dissimulés dans des trous, chausse-trapes de fer: le dispositif, décrit avec précision dans les Commentaires, constitue l’un des plus grands ouvrages de siège de l’Antiquité.

Le chiffre des assiégés s’explique par un choix tactique. Avant de se laisser enfermer, Vercingétorix a renvoyé l’essentiel de sa cavalerie avec mission de lever des troupes dans chaque cité; il a fait rentrer dans l’oppidum le bétail et le grain des environs, et fixé des rations pour tenir un mois. Les habitants mandubiens, femmes, enfants et vieillards, sont finalement chassés hors des murs pour économiser les vivres; César refuse de les laisser passer, et ils meurent entre les deux armées. Cet épisode, rapporté par le vainqueur lui-même, montre à quel point le siège s’est joué sur la faim autant que sur les armes.

Le dénouement

L’armée de secours arrive, forte selon César de deux cent cinquante mille hommes, un chiffre que les historiens jugent très exagéré. Trois assauts sont lancés de l’intérieur et de l’extérieur; le dernier, mené au nord contre le camp romain le plus vulnérable, manque d’emporter la décision. César lui-même, reconnaissable à son manteau rouge, se porte au point de rupture avec ses réserves, et la cavalerie germaine à son service prend les assaillants à revers. L’armée gauloise se disloque. Le lendemain, Vercingétorix réunit ses chefs et se livre au vainqueur.

Il n’avait pas entrepris cette guerre pour ses intérêts personnels, mais pour la liberté de tous; puisqu’il fallait céder à la fortune, il s’offrait à eux, qu’ils voulussent apaiser les Romains par sa mort ou le livrer vivant.

Jules César, Commentaires sur la Guerre des Gaules, livre VII, 89

Plutarque ajoutera, un siècle et demi plus tard, l’image du chef gaulois caracolant en armes autour du tribunal de César avant de déposer ses armes; la scène, reprise par tant de manuels scolaires, n’est pas dans le texte du vainqueur. Vercingétorix est envoyé à Rome, où il demeure six ans en prison. Il figure au triomphe de César en 46 avant notre ère, puis est exécuté. La Gaule, elle, se soumet: après quelques opérations de nettoyage en 51, César la considère comme pacifiée. Un siècle plus tard, Rome y fondait ses villes et ses aqueducs, à l’image du pont du Gard.

Reconstitution en bois des fortifications romaines du siège d'Alésia, avec palissade, tour de guet et fossés, au pied du mont Auxois.
Reconstitution des lignes de siège romaines au MuséoParc Alésia, à Alise-Sainte-Reine (Côte-d'Or), telles que les décrit César pour l'été 52 avant notre ère.

Alésia, mais où ?

Le nom d’Alésia a survécu dans les textes, pas dans la toponymie. Dès le XIXe siècle, plusieurs sites revendiquent le siège. Alaise, dans le Doubs, a ses partisans. Napoléon III, qui prépare une Histoire de Jules César, tranche en faveur d’Alise-Sainte-Reine, sur le mont Auxois, en Côte-d’Or, et y fait fouiller de 1861 à 1865. Les tranchées révèlent des fossés, des pointes de flèches, des monnaies gauloises et romaines. En 1865, l’empereur fait ériger au sommet une statue en cuivre de Vercingétorix, œuvre d’Aimé Millet, dont le visage, dit-on, emprunte ses traits au souverain.

Cette caution impériale n’a pas éteint le débat. À partir de 1962, l’archiviste André Berthier défend le site de Chaux-des-Crotenay, dans le Jura, en s’appuyant sur une lecture des Commentaires et sur la topographie. Sa thèse trouve un écho durable, alimenté par la méfiance envers une localisation décidée par un empereur. Les fouilles franco-allemandes menées de 1991 à 1997 sur le mont Auxois par Michel Reddé et Siegmar von Schnurbein ont apporté des éléments décisifs: tracés des fossés doubles, restes des camps, plus de cent cinquante monnaies dont aucune n’est postérieure à 52 avant notre ère, armes de jet romaines et gauloises. Pour la quasi-totalité des archéologues, la question est réglée en faveur d’Alise-Sainte-Reine, même si la controverse continue de nourrir livres et conférences.

Les objets mis au jour donnent au récit de César une épaisseur matérielle. Les fouilles du Second Empire et celles des années 1990 ont livré des centaines de pointes de flèches et de traits de catapulte, des fers de javelot, des boucles de ceinturon, des restes d’umbo de bouclier, ainsi que des ossements de chevaux tombés dans les fossés. Les monnaies, arvernes, éduennes, séquanes ou romaines, correspondent aux peuples que les Commentaires citent parmi les contingents. Une partie de ce mobilier est conservée au musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, créé par Napoléon III en 1862 précisément pour accueillir les découvertes d’Alésia.

Ce qu’Alésia est devenu

Après la conquête, une petite ville gallo-romaine s’est développée sur le plateau, avec un forum, un théâtre et des ateliers de bronziers, avant de décliner à la fin de l’Antiquité. Le nom même de Vercingétorix, oublié pendant des siècles, ressurgit au XIXe siècle comme figure de la résistance nationale, exaltée par la IIIe République et par les manuels de l’école laïque, puis réinterprétée sous Vichy et après la guerre. Le MuséoParc Alésia, ouvert en 2012 au pied du site dans un bâtiment circulaire conçu par Bernard Tschumi, présente cette double histoire, celle du siège et celle de sa mémoire, avec des reconstitutions grandeur nature des fortifications romaines.

Pointes de flèches et traits de catapulte en fer, corrodés, découverts sur le site du siège d'Alésia et présentés en vitrine.
Armes de jet romaines et gauloises mises au jour à Alise-Sainte-Reine, témoins matériels du siège de 52 avant notre ère.

Le mont Auxois se trouve à une cinquantaine de kilomètres de Dijon, dans un paysage de collines bourguignonnes qui n’a guère changé. Pour prolonger, on lira le récit de la fondation grecque de Marseille, alliée de César durant cette même guerre, ou les articles de la rubrique Empires et frontières.

Au-delà du site lui-même, Alésia a laissé une trace dans la manière dont la France se raconte. Les manuels de la IIIe République ouvraient l’histoire nationale sur “nos ancêtres les Gaulois” et sur la défaite héroïque du mont Auxois, et l’affiche de la statue de Millet servait de modèle aux illustrateurs. La bande dessinée, le cinéma et les parcs à thème ont pris le relais au XXe siècle, avec plus de liberté que de rigueur. Les archéologues, eux, insistent désormais sur un point souvent oublié: la Gaule de 52 avant notre ère n’était pas un pays uni, mais une mosaïque de cités rivales dont plusieurs, comme les Rèmes ou les Lingons, restèrent fidèles à Rome jusqu’au bout.

Repères

  • 58 avant notre ère: début de la guerre des Gaules.
  • 52 avant notre ère: soulèvement général, victoire gauloise de Gergovie, puis siège d’Alésia en août-septembre.
  • 46 avant notre ère: Vercingétorix figure au triomphe de César à Rome, puis est exécuté.
  • 1861-1865: fouilles de Napoléon III à Alise-Sainte-Reine; 1865: statue d’Aimé Millet.
  • 1991-1997: fouilles franco-allemandes; 2012: ouverture du MuséoParc Alésia.
Thibault Lefranc

L'auteur

Thibault Lefranc

Thibault Lefranc a enseigné l'histoire médiévale et moderne pendant trente ans. Spécialiste de la formation des États et des frontières, il aime rappeler que les cartes sont toujours plus nettes que la réalité qu'elles prétendent décrire.

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